Chronique de la laideur ambiante – Out Of Ordure

 



« Archéologie numérique »

« Dans une cave de musée jusqu’alors négligée, une armoire est ouverte. Intacte depuis l’époque victorienne, elle contient le bourdonnement préservé d’un moustique. Le restaurateur numérique ôte avec précaution, à l’aide d’une brosse à dents virtuelle, la poussière et les impuretés acoustiques de ce moment de son figé. Le bourdonnement se fait plus fort dans le silence environnant, mais le son est ancien et terriblement fragile. Il se désintègre soudainement et le restaurateur numérique se réveille en sursaut, assis droit dans son lit et parcouru de sueurs froides. »

David Toop, Ocean of sound

 *

 « Ne vous fiez pas à l’humanité sans garanties supplémentaires, cela vous jouerait quelque vilain tour. Cultivez un goût pour les vérités dégoûtantes. Et, finalement, le plus important de tout, efforcez-vous de voir les choses comme elles sont et non comme elles devraient être. »

 

Paroles d’Ambroise Bierce, le spectre le plus maudit de la littérature américaine qui a cependant trouvé le prénom le plus élégant pour son premier môme : Day.

 

*

« Tu recommences le même

projet sur Ableton

encore et encore Tu

ouvres ta session

tu testes ta première

idée et là tu t’dis :

ok, j’tiens quelque chose

tu ajustes un son

tu testes un preset (sic)

tu ajoute (sic) des pistes

tu regardes un tuto (sic)

tu modifies encore

et très vite ta session

devient CHAOTIQUE (sic) »

 

Retranscription hexasyllabique (à ma sauce toute poétique) des sous-titres de la capsule publicitaire de votre formateur (ou publicitaire) préféré, Jonathan. Vous remarquerez mon insistance particulière sur cette tension électrique menant paradoxalement à l’angoisse. Oui, tout ça reste très paradoxal pour moi, car je ne comprends toujours pas la pertinence et le bon sens des pubs poussant à un pseudo-état de choc. Pourquoi l’annonceur a-t-il (toujours ou presque) besoin de secouer le public à ce point pour vendre n’importe quelle came ? La technique est vieille comme le monde – tu iras relire Propaganda de Bernays. Elle était exactement la même en 2021 pour envoyer tout le monde se faire piquer par une merde. Je crois juste que c’est personnel, je dois en avoir plein le cul de cette bonne vieille méthode. C’est trop simple. Trop violent. Trop accessible. Trop démocratique. Trop de gauche, je dirais même. Quand retrouvera-t-on des pubs à la Toulouse-Lautrec, ou conçues par ce bon vieux Jules Chéret ? Quand est-ce que la publicité redeviendra un art comme le suggérait McLuhan ? Un art de

droite!  

 *

Her hair

Soft drifted snow

Death white

I′d like to know

Why she hates

All that she does

But she gives

It all that she's got

Until the sky turns green

The grass is several shades of blue

Every Member of Parliament trips on glue

Until the sky turns green

And the grass is several shades of blue

Every Member of Parliament trips on glue

It takes all these things and all that time

′Til my sugar spun sister's happy

With this love of mine

It'll take all these things and oh, much more

I′ve paid

For fifteen or more

But my guts

Can′t take many more

My hands are stuck

To my jeans

And she knows, she knows

What this must mean

She wakes up with the Sun

She asked me what is all the fuss

As she gave me more than she thought she should

She wakes up with the Sun

I think what have I done

As I gave her more than I thought I would, oh

It takes all these things and all that time

'Til my sugar spun sister′s happy

With this love of mine

Yeah, yeah, yeah

The candy floss girl

The sticky-fingered boy

Oh, that sister of mine

Yeah

 

The Stones Roses pour la plus belle chanson du monde de tous les temps (j’aime beaucoup Shoot You Down aussi), (Song for My) Sugar Spun Sister

 

*

 

HAMM. – Coïte ! Coite. Tu veux dire ? On ne dit pas coïte ?

CLOV. – Ah ! On dit coite ? On ne dit pas coïte ?

HAMM. – Mais voyons ! Si elle se tenait coïte nous serions baisés.

 

Samuel Beckett qui s’amuse avec la langue française dans Fin de partie.

 

*

 

Happé par le tourbillon féérique du fabuleux hebdomadaire de l’Intermarché de Beyne-Heusay de la semaine du 8 au 13 septembre (à la une de mon hebdo préféré – avec le VLAN qui lui est, pour votre gouverne, un bimensuel – recevez quelques kilos de hachis à l’achat de quelques kilos de pâtes, le deal est très bien senti pour les gros bouffeurs de gluten que vous êtes), perdu comme Mowgli dans le regard de Kaa, je saisis, pour me venir en aide, avec toute l’énergie qui me restait, mon téléphone portable fidèlement posé au coin de la table. J’allais pouvoir improviser ce qui me paraissait être un rapide saut sur les réseaux sociaux asociaux. Alors que je tendais mon bras, une pensée m’éblouit : Quel concurrent occupe le plus de place dans nos vies ? L’informationnel déchiré déposé soigneusement par le facteur dans notre boîte aux lettres VERSUS la boucle numérique infinie de messages choisis spécialement pour nous par nous ? La matière contre les bits ? Faites vos non-jeux, rien n’ira plus jamais !

 De mon côté, le choix est vite fait. D’une main, je lance méthodiquement le morceau de papier dans la poubelle, et de l’autre, j’attrape enfin mon prochain outil de divertissement. Attention, j’ai besoin de concentration pour mon scroll nerveux… Mon cul sur la chaise, j’étire les jambes sur celle en face et fais craquer ma nuque. J’échauffe lentement chaque doigt. On n’est jamais assez prêt… Je commence alors par un petit tour sur Facebook. La section Reels défile. Après quelques bonnes tranches de rire sans attache ni souvenir, cette confiance démesurée que j’avais placée dans mon algorithme est balayée, détruite et reconfigurée. Je les avais oubliées ! Les salopes ! les enflures ! les menteuses ! Par surprise, par derrière ! Forcément, c’était signé ! Le bon gros paquebot rempli de marchandises du délire publicitaire me saute alors à la gueule et m’empoigne comme le jaguar croque le caïman ! Je ravale alors de travers toute ma patience et mon estime en rongeant les restes de mon frein pendant que le décompte de l’annonce défile machinalement. Les secondes sont des heures (comme dans l’ascenseur), la musique de fond est immonde, COCACOLADASHMACHINE balance du lourd... Je saute avec empressement sur le bouton next. Sauvé…  

De faufil en aiguille, le défilé reprend mollement, mais sûrement. Mon esprit se relâche comme par inertie, et je recommence à me marrer comme une baleine… Une bonne petite blague juive ingénieuse suivie directement par un gros pet de Renaud Rutten, tout s’emmêle chichement dans le flux continu. Les vidéos de chatons ont réussi à traverser plusieurs filtres technologiques, mais la modernité me rattrape ! La publicité revient, plus insidieuse, plus vipère, plus mesquine ! entre les lignes, toujours par mensonge ! elle a, petit à petit, pris les formes des Reels eux-mêmes ! En bas de la vidéo, une étiquette minuscule clignote pour me narguer : « sponsorisé ». Je ne cherche même plus à lutter, mon cerveau s’est assoupi comme hypnotisé par la linéarité du mano à mano entre choix et non-choix : anesthésié par l’accoutumance du zapping et insensible à la publicité sauvage. Je cède.

Mon pouls au ralenti, je lutte contre un coma, le téléphone glisse sur ma grosse panse, mais je suis soudain réveillé par le timbre d’une voix qui m’était, dans une autre vie, oserais-je dire, presque quotidienne… Le timbre d’une voix qui me parlait (pour ainsi dire), celle de Jonathan Stordeur. C’était dans les années 2010, mon Dieu !… On était encore jeunes et beaux, remplis d’espoirs et de combats ! On se croisait pour les cours d’Alain Bajomé ou d’Hertay (la suppression du prénom – pour éviter sa lourde répétition – crée un effet stylistique littéraire hors du commun… je tente des trucs…) dans les luxueux amphithéâtres de la Haute École, du côté de Jemeppe. On aimait la musique électronique, les grosses bamboulas qui n’en finissent plus avec des DJ qui lèvent les bras vers le ciel en gueulant : « Allez mon vieux ! », mais surtout – et là vraiment – on était fiers d’avoir réussi à traverser tout ce bordel sans jamais se priver de nos démons favoris (ou très rarement). On était enfin parvenus à être diplômés de quelque chose… de n’importe quoi en l’occurrence, mais pourvu qu’on le soit ! Diplôme bien mérité à la sueur de notre front qui allait – en tout cas pour ma part – ouvrir très grand les très grandes portes d’une très grande carrière si prometteuse : chômage, alcoolisme et dépression. Un programme que j’aurais pu peut-être éviter en prolongeant la fête avec certains de mes comparses dans un quelconque master à finalité tout aussi quelconque. En contribuant à la machine de guerre de l’intelligentsia, mais surtout en engraissant les poches vicieuses de n’importe quelle université locale ou internationale. La finalité en aurait été tout aussi médiocre.

Tout en revenant lentement à moi, mon petit blondin à l’écran (grosse référence à un film que j’ai découvert avec lui sur les bancs de cette école), que je charrie, évidemment, balbutie un mystérieux charabia. Le flow est dense, rapide et décidé. Je clique machinalement sur le lien offert par la publicité pour me laisser emporter vers un beau petit site tout frais et tout propre dont la visite s’annonce excitante.

(Pour plus de précision, cette fameuse publicité qui m’a tapé dans l’œil a maintenant totalement disparu du paysage facebookien. J’ai beau scroller frénétiquement pour la retrouver, rien n’y fait. Cependant, et on devra se contenter de ça, il existe une autre vidéo un peu similaire, au ton plus monotone, plus HEC, plus business class… moins rentre-dedans… Je préférais franchement la première.)

Dans un silence d’église, la bannière supérieure déroule tendrement les images de matériel de studio d’enregistrement et d’une jeune femme à la coupe buzz cut, munie d’un piercing dans le nez (on débattra une autre fois de cette mode immonde). Malgré la réalisation soignée et très à la mode, le slogan en bas de l’image frôle la banalité crasse : « Forme-toi. Comprends. Agis ». Il suffisait de le dire, merde ! Quarante ans que j’attends ça ! Le déclic est peut-être enfin là !

Marque et logo m’incitent immédiatement à la débauche littéraire ! Je suis certain de pouvoir leur proposer un truc bien plus fun ! Oui, un truc tout simple qui rime avec Border ! Un truc très loin de la musique, si possible à double tranchant, un peu provoquant, un peu limite, un peu sulfureux ! Un truc qui se termine par -er. Pas d’idée ?... Tout trouvé ! Fuhrer ! Mais oui : Out of Fuhrer ! Pour être fun, c’est fun, mais on risquerait la taule... N’empêche, ce serait la classe, la taule pour la simple utilisation d’un seul mot aussi tendancieux ! Pour valider mon génie suffoquant, on renverserait complètement le sens de l’histoire ! Le führer rimerait avec sauveur ! On jouerait d’abord sur le côté progressiste révolutionnaire en louant les mérites de la résistance de l’époque. On apprendrait le Chant des marais par cœur, et on déroulerait des banderoles « No pasarán » sur les ponts d’autoroutes. On ferait plein de Reels et de Stories sur la fin du Reich sur fond de musique militaire allemande… Tout ça ferait tache d’huile. On croulerait sous les plaintes et sous les éloges. Les médias dégoulineraient de notre provocation et de notre prodige. Le tour serait enfin réussi : pourvu qu’on en parle !

Modérons-nous, revenons à nos moutons. Cette surprise a attisé ma curiosité malsaine : je croise une nouvelle accroche : « Notre but : que chaque artiste reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. » Un but ? Une vision ? Un plan d’action ? J’ai atterri à la BNP ou chez mon assureur ? On dirait qu’on essaie de me vendre des actions ou de la crypto. À la place, je peux vous soumettre un petit exercice de substitution bien plus intéressant : remplaçons l’éternel artiste raté par un vrai métier contemporain qui a le vent en poupe, un métier à 5 briques/mois, un métier dans l’air du temps, oui, si possible un bon métier utile du tertiaire !

- « Notre but : que chaque assistant de direction reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. »

- « Notre but : que chaque chargé de clientèle reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. »

- « Notre but : que chaque assistant de gestion reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. »

- « Notre but : que chaque analyste financier reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. »  

- « Notre but : que chaque responsable des ressources humaines reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. » 

Et pour finir en beauté, histoire de prouver que mon humour est infini :

- « Notre but : que chaque agriculteur reparte avec une vraie maîtrise, une vraie vision et un vrai plan d’action. » 

Plus loin dans ma recherche, on m’incite à « passer pro(sic) dans la musique ». Mais professionnel de quoi au juste ? Des chants de Noël ? Pour tenter d’éclaircir ma lanterne, quelques pistes (haha) s’offrent à moi : « Production/ Direction artistique/ Coaching personnalisé ». Je fais mon marché, c’est dimanche à la Batte ! Sous ces trois indices, trois hyperliens vendeurs qui mènent tout droit… au même agenda… La boucle est bouclée…

De mystérieuses informations apparaissent ensuite… « Réserver ta place » : « En ligne – 100% accessible, 2 soirs/semaine de 19h à 21h, cours enregistrés – Tu les revois quand tu veux, 32 topics/Module(sic) – 64h de formation, des exercices pratiques chaque semaine, un suivi personnalisé, avec possibilité de séances one-to-one. » J’essaie de décrypter tout ce barouf, mais le seul apéritif que je peux me mettre sous la dent, c’est une photo de ce bon vieux JX-8P en état mint… Les questions s’accumulent… Avec quoi va-t-on bosser ? Comment ? Des instruments ? De vrais instruments ? Des violoncelles du Bengale ? Des târs de Mauritanie ? Des tambours de Boncelles ? Des flûtes islandaises ?

Pour élucider tant de mystère, dois-je m’inscrire à la formation en ligne ou décrocher l’offre pour un coaching de 30 minutes ? Ces messages occultes sont-ils reliés à une sorte de cabale ? Y a-t-il, derrière ce fouillis, une sorte de code qui me mènerait sur les traces d’une quelconque société secrète ? Mieux encore, mon vieux copain est-il devenu le chef, le porte-parole ou le chargé de clientèle d’une nouvelle secte ? Est-il le gourou, le prophète, le Community manager d’une nouvelle religion new Age pour réenchanter le monde ? S’est-il rapproché de Rael ? De la scientologie ? Tom Cruise ? Est-il, tout simplement, devenu franc-maçon ?

 Je reprends le fil de mes idées. Il faut que je démystifie l’histoire, que je mette la main sur du concret, du rentable, du BNP ! Je me décide à passer à l’action, mais à ma mesure. Une action soft. Une action à distance, sans conséquences... J’espère rester discret.  « 5 conseils concrets pour faire avancer ta carrière musicale. » On me vend enfin du palpable ! « Un guide simple, rapide à lire, et plein d’astuces pratiques à appliquer dès maintenant. » Obligé de passer par la case inscription avec mon adresse électronique pour un premier contact… Qu’à cela ne tienne ! (et je vous invite à faire pareil).

Je clique sur la case verte, envoyer. Le fichier arrive immédiatement dans mes dossiers, mais j’ai une seconde de doute. Je cale un instant sur le nom du fichier… Ça m’interpelle, je suis déconcerté ! J’éclate alors d’un rire jaune pisse : « GUIDE.pdf ». Mais qui a eu cette idée ?! C’est cocasse, mais il fallait y penser, c’est génial ! Ça sent le Machia'h ! Le retour du Messie ! Les rires cessent immédiatement, et je retombe sur mon cul ! Merde, je me suis peut-être vraiment inscrit délibérément dans une secte ?! Mon intuition était donc bonne ? J’ai l’impression d’être dans un mauvais rêve. Je dois contacter en urgence le CIAOSN ! On me fait une blague, ou quoi ? Mon pouls s’emballe, je sue quelques gouttes. On m’aurait joué un mauvais tour ? Ce n’est peut-être que du spam après tout ? Ils ont déjà revendu mes données ! Aux RUSSES ? J’en suis sûr ! Je suis fiché ! Fiché ! FICHÉ !

Mon bras droit recommence à trembler, mon visage s’engourdit. Pris de panique, j’efface le fichier… Mais qu’y avait-il de si sacré au cœur de ce GUIDE ? Le Saint Graal ? L’Atlantide ? Les Amazones ? René Guénon ? Où allait-il me mener ? Qu’allait-il pouvoir me conférer comme qualité supérieure ? Est-ce que j’avais raté quelque chose ? Allais-je, grâce à lui, enfin finir le morceau que j’avais si bien commencé ce matin, entre deux cafés ? Allais-je enfin, grâce à lui, finir cet album qui attendait depuis 2016 ? Cette nouvelle Tore Seem Audio Seeport allait-elle me porter bonheur ?

Pour faire retomber toute cette pression, je repose doucement mon téléphone, mais une notification retentit immédiatement ! Un nouveau mail… ça y est, les brouteurs veulent déjà ma peau ! Ils sont déjà à ma porte ! Par acquit de conscience, pour en avoir le cœur net ou par délire pavlovien, je saute sur la notif ! C’est le gourou lui-même, Jon ! En bits et en bits ! Il m’invite à découvrir le fameux GUIDE au cas ou je l’aurais raté. Quelle attention. C’est touchant ! Mais la suite du mail m’horrifie ! il me pousse à visiter le nouveau site internet ! Mais j’étais pas au courant, moi ! Aucune trace de celui-là dans la première pub ! Ça frôle le dédoublement de personnalité ! Cyberophrénie, numévrose, dissoci@tion numérique ?! Sur quel pied danser ? Je me fie à qui ? à quoi ? à quand ? Comment a-t-on pu me mentir ? Je ne m’y retrouve plus… je laisse retomber mes bras endormis sur la table. C’est décidé, je quitte le navire, j’abandonne ce papier, je ne terminerai jamais plus rien du tout !

 *

Cette urgence à se former, comme le souligne, n’oublions pas, le spot publicitaire qui est à la source de cette chronique, est devenue une des nouvelles urgences à la mode du non-mouvement de cette modernité. Rien qu’en Belgique on peut retrouver une chiée d’académies de musique. Qu’elles soient ‘officielles’ (deux ou trois cents) ou privées (250 environ)... Et c’est sur cette chiée d’académies que les nouvelles réformes de l’enseignement tapent aussi. Le collectif Out Of bOrder se joindra-t-il aux futures grèves ?

 Dans cette société moderne qui survit par son éternelle incomplétude et qui promet chaque jour son lot de fausses apocalypses en tout genre – son seul objectif semble être une autodestruction permanente –, les êtres qui essaient d’être complets (comme le sous-entend Out Of bOrder – qu’on raccourcira en OOO) sont les cibles idéales de ce non-mouvement. Ceux-ci sont progressivement vidés de toute matière vivante par les processus qu’ils chérissent tant et qu’ils ont parfois mis sur pied : voyeurisme, égotrip, individualisme et besoin de reconnaissance. Pour ce faire, le cadre est parfaitement disposé. D’un côté, le système a mis en place des défilés de zombies qui participent à des évènements de pseudo-artistes tout aussi morts, et de l’autre, en amont, le système – peut-être pour se faire bien voir – a mis en avant les nouveaux intermédiaires du savoir (les formateurs) pour promouvoir ce qui est devenu du savoir-mort. Concept qui prend sa source dans celui du travail-mort produit par les machines. Les deux amants (passifs et acteurs) marchent amoureusement main dans la main sans oser se regarder. En réalité, à l’image des racailles d’en haut, et des racailles d’en bas, les amants s’idolâtrent tout en se détestant. Pour prendre un exemple, quel formateur ne serait pas fier de voir sa petite starlette adorée (son ancien élève), devenir millionnaire en dollars en produisant n’importe quelle merde pseudo-artistique ? Il s’en vanterait, paraderait devant ses proches, mais une fois les rires et les promesses passés, il se retirerait seul en gloussant dans son désespérant home-studio de banlieue (les quatre murs de sa chambre) en maudissant jalousement celui ou celle qui aurait dû être lui.

Personnellement, je suis toujours ressorti un peu plus paumé des formations. Elles ont pillé mon passé, éparpillé mon avenir et sclérosé ma santé mentale. Qu’on m’envoie à la mine plutôt que de contempler des théoricopathes me crachant leur par cœur à la gueule. À les écouter, j'ai toujours eu l'impression de ravaler les glaires des générations précédentes. Aussi, comment des adultes, qui détestaient (pour la plupart) jadis l’école, se pressent maintenant de se retrouver enfermés pour se donner l’impression de vivre une nouvelle aventure ? Une nostalgie rémanente ? l’ennui permanent ? Ils ont gagné au Lotto ? De loin, je préfère suivre des tutos à la carte...

Bon, j’avoue, je peux couper la poire en deux. Je pourrais, peut-être, éventuellement, assister à une sorte de formation/conférence littéraire. Il faudrait – obligatoirement – qu’elle soit gratuite et animée par des êtres un peu hors-normes… un peu fantasques… marginaux… Pourquoi pas un Bukowski ou un Céline ? Le premier arriverait complètement déchiré, nous insulterait en nous menaçant, on finirait par se craquer de grosses Duvel, on allumerait des énormes pétards et on referait le monde jusqu’au matin. Le second, pour nous démontrer sa poésie, ne se pointerait jamais. Formation pour écrire, formation pour parler, formation pour baiser tant qu’on y est (et on y est, dès le plus jeune âge) ! Mais la ‘dernière’ invention qui m’a le plus épaté – et bien plus encore que nos loulous de OOO – c’est le concept de coach de vie… Alors celui-là mes amis, je lui consacrerai bientôt toute ma mauvaise humeur, toute ma haine et toute ma vexation !