Parce que je te hais [2022]

 





    « Ah ! c’est bien terrible quand même... on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup... comme on perd des gens sur la route... des potes qu’on reverra plus... plus jamais... qu’ils ont disparu comme des songes... que c’est terminé... évanoui... qu’on s’en ira soi-même se perdre aussi... un jour très loin encore... mais forcément... dans tout l’atroce torrent des choses, des gens... des jours... des formes qui passent... qui s’arrêtent jamais... Tous les connards, les pilons, tous les curieux, toute la frimande qui déambule sous les arcades, avec leurs lorgnons, leurs riflards et les petits clebs à la corde... Tout ça, on les reverra plus... Ils passent déjà... Ils sont en rêve avec des autres... ils sont en cheville... ils vont finir... C’est triste vraiment... C’est infâme !... les innocents qui défilent le long des vitrines... Il me montait une envie farouche... j’en tremblais moi de panique d’aller sauter dessus finalement... de me mettre là devant... qu’ils restent pile... Que je les accroche au costard... une idée de con... qu’ils s’arrêtent... qu’ils bougent plus du tout !... Là, qu’ils se fixent !... une bonne fois pour toutes !... Qu’on les voye plus s’en aller. »


L-F Céline, Mort à crédit

                                                                  ***


Hopes : zero


Dans les heureuses parties d’un cœur inexploité
Les parties encore pures, celles qu’on garde figées
Naviguent paisiblement des vœux ignifugés
 
Dans les heureuses parties de ce cœur protégé
Celles encore vierges de tout, même du prix à payer
Flotte solitairement la paix d’une page glacée
 
Dans ce cœur circonscrit par des fers barbelés
Aiguisés par les mots et les phrases affutés
Ondulent impatiemment les jours à te penser
 
Dans ce vieux cœur ridé, par le temps compressé
Resteront enfermées les possibilités
Des doux enivrements, les impudicités


Des couches de nuages passent et se superposent
Ils n’ont pas dit leur âge, le soleil était rose
J’aimerais que tu restes et que tout soit limpide
Que les journées s’empressent avec toi comme guide
 
On doit filtrer les sens, devenir simulation
Nos rencontres sont devenues des dissimulations
Attendre encore de ça est une erreur fatale
Et tout mettre au présent rend souvent les choses sales
 
Je décline lentement dans un fond d’habitudes
Un bouillon brun tiédi bouffi d’incertitudes
Nous vivions une offrande qui maintenant se dissipe
Mon pouls au ralenti, notre feu est en slip


J’aimerais chaque matin te voir à mes côtés,
Sentir tes regards chauds dilater mes pupilles.
Avec toi le soleil sera toujours levé. 
J’aimerais chaque matin que tu reprennes vie.

Ce sera le ciel bleu dans le reflet de l’eau,
Une évidence ancienne illuminera ta peau.
Ce sera les complices, grand frère et petite sœur,
Les courses sous la pluie, tu n’auras jamais peur.
 
Je te cacherai des songes qui se meuvent en cauchemars,
De la bêtise humaine qui hante les trottoirs,
Des démons des entrailles, des morsures de l’espoir.
Je te cacherai du vide que borde notre histoire.
 
Ensuite viendront promesses, roses et rondes de l’amour,
Les jeux sains de l’ivresse, pour te garder toujours.
 
Ce sera l’heure des choix
Des vagues d’amertume.
 
Ce sera l’heure des voix
Et des milliers d’échos,
Ce sera tes mains serrées
Je t’éloignerai de moi.

Pour 4

 
« Toujours en avance, construire la fin »
 
Bientôt tu quitteras
Les souvenirs immobiles et nos lendemains de grâce
 
Il n’y aura plus de mots ni de souffles tendus
Juste une part de nous quelque part suspendue
 
Restera ton absence, et mon isolation
Harpe pincée sans doigts, flute soufflée sans lèvres
 
Je capture son regard, elle est déjà partie
C’était sur ce chemin, au début du printemps

Organeum


Quand tes yeux fixent l’horizon
Et disparaissent dans les ondes
Échouent les lettres de ton prénom
Au-delà les terres du monde
 
J’avais enfin trouvé la paix
Perdu, paumé dans ton portrait
Dans ce jardin où nous courions
Rires innocents, admiration
 
J’avais trouvé cette raison
Mon esprit flottait d’illusions
Bercées jadis par la lumière
Qui balayait tous les mystères
 
Cette échappée où nous baignions
Terminera en vibration
Nous reviendrons sur cette route
Il n’y aura plus aucun doute

Vélo bleu

Les plus grandes déceptions naissent d’une romance,
D’une simple rencontre dans un supermarché…
Entre deux boîtes de thon, croire à la providence,
Cette ignoble hypothèse de dessins animés.
 
Aucun prince charmant, aucune nuit étoilée,
Les pires banalités entre conserves givrées.
Aux rayons confiserie et même chez le boucher
Les seules âmes qu’on rencontre veulent de notre pitié.
 
J’ai tourné par hasard dans l’allée ‘surgelée’,
Après vagabondages dans les fruits périmés.
Tu m’as juste demandé combien coûte un citron,
Ça tombait vraiment bien, c’était en promotion.
 
Les gens passaient sur nous, et ta voix m’envoûtait,
Ils écrasaient nos corps, préparaient un banquet.
Coincés sous cette foule, nous avons entamé
Une étrange discussion dans les poulets panés.
 
Le jour écartelé, je t’ai prise dans mes bras.
Toujours bien piétinés, nous entonnions le glas…
Celui d’une liberté qu’on ne retrouve qu’à deux,
Celui d’éternité qui s’est détournée d’eux.
 
Un secret insufflé à l’ombre des tilleuls
De l’été qui rougit, qui nous laissera seuls

Ton rack


Derrière cette avalanche proprement ajustée
Moulant le haut du corps, une poitrine étranglée,
Derrière une tapisserie, soigneusement enfermée
Se cachait une paire de désirs agitée.
 
Une double injonction à ma nature profonde.
Et le sauvage en moi veut reprendre sa fronde
Pour achever l’ennemi, l’arracher de ses ombres
Déchirer ce t-shirt et contempler le monde.
 
Courbet, ton imposture, de mystifier l’organe
Qui rayonne d’un mensonge, d’une fièvre cleptomane.
Par mes lignes j’écrase ta touffe, ton Origine
Qui n’est plus qu’un brouillon, simple esquisse de speakerine.

Le temps vide


Sur un sous-bock Duvel inondé par l’ivresse,
Trainait un pastis frais noyé par un glaçon.
Nous jouions en riant au jeu de la marelle,
C’était un vendredi dans un bar à Oupeye.
 
Nos ombres circonflexes tanguaient brutalement.
Les remous violents d’une mer déchainée
Éclataient les rictus des gros piliers de café.
Au loin retentissait la vie d’un nourrisson.
 
À travers les fracas de notre cargaison,
Je voguais dans des brumes aux relents de fenouil.
Je découvrais Jésus flottant dans l’aquarium ;
Il faisait quelques bulles avec un cerf-volant.  
               
On poussa le bébé sur la machine à sous,
Pour étouffer ses cris à grands coups de ressorts.
La maman sentait l’œuf et la friture acide.
Cette dernière rime finira par la mort.

Habiter le silence


Jusqu’à la fin, ce sera ça
Des inquiétudes, du cinéma
Un scénario que j’n’écris pas
Des plans, des cadres et du blabla
 
Déjà une heure, je pense à toi
Te voilà maintenant disparue
Chacun repart dans un coma
Nous sommes très loin du prétendu
 
Tes mains charnues, l’invitation
Ma jalousie, nos frustrations
L’enfant d’un autre tu élèveras
Te voilà nue, bonne chance sans moi

Retour à la gare, il est 22h30


Quand je croise le regard, à travers une glace,
D’une pucelle en fièvre que lourds désirs enlacent,
Quand son siège s’écrase sous ses fesses étroites,
Que mon crâne résonne de sa voix maladroite
 
Fredonnant les refrains d’un Michel Polnareff,
D’une chanson fugace, altos qui furent brefs,
 
Je m’étonne de mon calme, de cette placidité,
De cet état de fougue qui n’est plus qu’un fantôme,
Une pâle hésitation de mes hargnes passées.
Les yeux rivés, fixés aux courbes de la môme,
 
Sur ses hanches, dans cette jupe, chaudement recouvertes
D’une peau synthétique qui courait à ma perte,
Défilait la nature, appels aux convulsions.
Ses fins muscles rosés vont me mettre en prison.
 
Elle me fixe toujours, ses doigts dans les cheveux,
De longues boucles et des nœuds qu’elle caresse comme un vœu.
 
Elle décroise les jambes ses mains sur les genoux
Ses bas souples, une cloison qui semble infranchissable.
D’un clignement de l’œil fait entrer des remous,
Un tremblement de terre, chaque secousse désirable.
 
Dans l’antre d’un voyou, une lutte acharnée,
Je cramponne mon siège, mon corps est un bûché.
Des vapeurs m’envahissent, je me sens consumer
De l’intérieur, mes reins vont bientôt exploser.
 
Il est 22h30, je n’ai rien abîmé.
Ainsi je quitte les quais, le train a décollé
Emmenant l’hérésie loin des nervosités,
Loin de cette frénésie qui était annoncée.
 
Je vais faire demi-tour et enfin retrouver
Mes plaisirs solitaires, ma vie de divorcé.

Pendant les commentaires

 
« Sagesse désabusée qui bouffonne dans un journal »
 
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle
 

Ma vie se raccourcit. Sommes-nous déjà prévus ?
Sommes-nous prémédités ?
 
C’est le noir et l’hiver, les tendresses futures
Ne nous parleront plus
 
Les tendresses et ta joue
Plaquées sur mon enfer
Collées à nos fractures
 
C’est une route en verre
Une altitude tragique
 
Ce changement de pression
Les pascals diminuent
 
J’encaisse hésitations
Non-sens et dérisions
 
Le vide 

Au dos d’une photo


Je m’extirpe de toi ; une porte qui claque
Amants débarrassés dans une boite à ordures
Le néon qui s’agite, ton éclat a flétri
Recoller les morceaux dans des discussions mornes
 
On brûlera les photos qui portent nos visages,
On jettera les cendres dans un futur carnage.

Négation d’Elles


La femelle perfection n’a pas besoin d’esprit.
De longues jambes effilées, pilotées par un nez
Harmonieux, élancé… De fins doigts pour pincer
Mes réveils, mes lubies. Une tache de naissance
À l’aube de l’oreille. Des rires en permanence
Aux seules blagues imbéciles. Un fidèle spectateur
De nos morosités. Je ne serai qu’un leurre.
Une robe amarante sertie sur une taille
De guêpe, un ventre plat. Une aura cinéma,
Et quelques éphélides dispersées sur les railles
Des joues et des épaules, par ce fluet compas.
Une pêche et des poires ; un fruit mur, délicat
Qui tombera de l’arbre, déjà prêt aux ébats.
Une fortune, une ivrogne peu importe le choix.
Une lente reconquête des années de trépas.
 
Elles seront une avance sur mon éternité.
Elles seront les secrets que je n’ai pu percer.
Je veux seulement la trame, les formes, le gabarit.


La découverte

Pour Romain, P.

 
Ta femme est un escroc, elle veut me dévorer.
Dans le lit conjugal, elle prétend l’amitié.
 
« Le gosse c’était en trop ! me confie-t-elle après
S’être donnée au vice, quand elle se régalait.
Partir loin de sa vue, il me rend comme esclave ;
Destinée au calvaire quand je suis dans ses bras.
C’est ton âme que je veux, tu remplaceras ce rat,
Ce pitre adolescent, ce puceau de la lave.
Il est insignifiant, passe son temps dans ses yeux !
Ses idées indigentes, sont celles d’un miséreux.
Tous ses gestes sont mous, épuisés et anxieux,
Et moi je fais semblant, je traine un petit vieux.
Je t’en supplie, prends-moi ! Il faut que je succombe !
Je nous veux dans le noir et dans la même tombe. »


Encore, amour


Deux âmes sœurs appariées, dans un jeu solitaire,
Dans une cour déserte où ne passe la lumière.
Deux cœurs inhabités de souvenirs conjoints,
D’infortunes traversées, de lendemains mis au point.
 
Et pourtant…
 
J’entends déjà sonner la fin de notre histoire
Je sais déjà les mots que tu vas employer
Pour vacciner ta peine et retrouver espoir
« Il était bien trop vieux, je l’ai bien trop aimé.
J’ai donné toute mon âme, on ne m’y prendra plus !
Je n’ai plus la patience de défaire ce tordu. »

Sans titre

Voilà le seul secret d’amour
Des yeux qui changent à chaque saison
Du gris au bleu, du vert au brun
Ronds ou amandes, fins ou glacés
 
Accordéon de cœurs pressés
La ritournelle des heures glissées
Tout est construit sur l’océan
Des à peu près, des prudemment
 
Personne n’a pied, et tous on flotte

Sans titre

On a besoin d’un peu d’amour,
D’une compagnie, et de silence,
De recevoir quelques toujours,
Pour espérer en permanence.
 
On a besoin d’une adhésion,
De plaisirs purs, de protection,
Et de connaitre un amour fou,
Pour pallier les abandons. 
 
On a besoin d’une enveloppe
Impénétrable, d’un bouclier
Imperméable, d’une romance
Obsessionnelle, pour exister.
 
On a surtout besoin d’un fou,
D’un être à nous (de ses mains chaudes),
De poèmes braques, d’une âme complice,
D’un bain du cœur, d’un embrasement.

Le réfectoire – pause de midi – chasuble jaune


L’odeur du couloir qui mène au réfectoire m’écœure. Un mélange de plastique frais et de carton mouillé. À midi, c’est le rendez-vous des inexistences. Certains employés déballent leur vie. Petit couple à la dérive, activités culturelles minables, surtout minables, rendez-vous sportifs revigorants, enfants qui chialent, encore les enfants, et le chien, très important le chien, parfois le chat, aussi chiant que les enfants. Ils envisagent la famille, les sorties, la voiture, le café de 16 heures et le dernier pointage avant de rejoindre leur tunnel. On a tous des vies tunnels. Ils évoquent aussi les amis de passage, les passagers du quotidien, ceux qui occupent la place du mort dans la voiture sociale sur l’autoroute des relations.
    C’est souvent bruyant le réfectoire pendant le temps de midi, c’est la sortie des services, le rassemblement des fins. On dirait que tout le monde y retrouve la parole et son sens de l’humour. Il y persiste une petite odeur piquante et insidieuse qui s’élève comme un chant à l’unisson des différents plateaux-repas posés mécaniquement devant chaque chasuble jaune. Carottes vapeur, petits pois, lardons. C’est pas gratuit, mais ça dépanne. Je l’attends. Certains agrémentent ça d’une petite tartine de pain blanc bio achetée ce matin à la station-service du coin. Pas de gluten, locale, emballage papier recyclé pour conserver fraîcheur et croquant. C’était la file, ils ont râlé sec. Un mec les a dépassés, sûrement un distrait, un pressé, c’était peut-être moi… je fais jamais attention aux files. Parfois je prends la mauvaise, parfois dans le sens inverse.
    Mon oreille se promène. Certaines voix se taquinent dans leur salade, dans leur régime, dans leur fou rire ; végétariens contre omnivores, le débat est lancé. La viande a disparu des assiettes, ils sont en quête de changements, de mouvements, de révolutions, de Vérité ! Leur égoïsme devient vital au monde. Je l’attends encore. Ils proposent des solutions pour les plus coriaces ; c’est fini les vaches, bientôt les insectes… « En Chine, je l’ai vu hier, ça se fait tu sais ? Ils bouffent ça, ça a pas l’air mauvais, avec un peu de beurre d’ail ! dans un burger ? C’est vachement écologique en plus, tu sais combien de litres d’eau on consomme par vache ? j’ai vu ça sur Arte hier soir ! »
    Alors, je suis un peu perdu. Je l’attends toujours. Et si les plantes et les insectes avaient une âme ? Si les plantes pouvaient ‘penser’ ? et les insectes ‘réfléchir’ ? On boufferait quoi ? Il nous resterait des pierres ? des clous ? nos poils ? La merde des gosses ? des ondes ? au barbecue ? en marinade ? Les insectes, c’est le seul truc sur Terre qui se ronge en silence… qui se fait la guerre en veilleuse. C’est ce que je préfère dans la nature, quand elle la ferme. Une haie, des tomates, les courgettes… Je contemple l’échange, et les idées le nez dans mon sandwich ‘boulettes andalouse’ toujours tiède. Ça vole. Des sauterelles ?
    Une révolte silencieuse se prépare. Elle sera herbivore-radicale, en salade, équipée de canons numériques, à travers les câbles d’un réseau fibre optique ! Derrière l’écran… Du bout des doigts ! Nous resterons les marchands de notre propre agonie. Et nous revoilà au point de départ. On envisage déjà l’horizon des vacances, l’espace restreint, mais exaltant des loisirs, cette illusion libertaire en cul-de-sac. Ils veulent visiter Las Vegas ! Vegas, lancent-ils d’un air détendu et déterminé. Les States, la Nouvelle-Zélande, Cuba pour tous ! On a déjà décollé pour New York, puis Singapour ! on a traversé la Manche, escale à Édimbourg et direction l’Islande. Dernière panade, il est déjà 13h, le train de la soumission entre en gare… Le sommet de l’attente. Le son cru de la cloche de l’atelier, annonçant l’agglomération des petites mains au travail, à la sueur et à l’espoir, rebondit sur les murs comme dans la cour de mon ancienne école maternelle. Fin du scripte, je referme Heidegger… Sein und Zeit.
    Les chaises s’écartent des tables dans une chorégraphie digne du Lac des Cygnes. Cette minutie me gêne, m’oppresse. Tout est attendu sans en prendre conscience. Je m’empresse vers la porte, que ce sentiment pourrisse. Je rejoins l’escalier, en route vers l’atelier, je la croise enfin... je l’attendais. Elle cascade. Elle coule sur chaque marche, rebondit, elle ruisselle lentement. Fluette, élancée, divine… Cheveux courts, bruns, brossés sur le côté… Visage fin, traits carrés, les yeux bleus, la voix matte. De cette utopie se dégage une explosion de senteurs, de joies, de malices. Je la vois dans la chaleur, c’est un mirage, elle ondule dans le sud, panier à la main, une longue robe blanche opaque. Elle se dandine, elle rit, elle est heureuse. Elle marche sur ce chemin qui oblique à travers un nuage. Elle se retourne vers moi, elle sourit encore, elle flotte sur la pointe des pieds. Elle me tend les mains, je la rejoins. Je serai toujours heureux. Les flammes gambadent autour d’un feu de camp. Je ne pipe pas. Je déguste. Je savoure. J’erre et je me paume absolument. Elle m’absorbe entièrement, elle me broie, elle me digère. Elle me sauve et disparait à jamais.
    Déambulant dans les marches en métal, l’esprit toujours serti dans cette chaleureuse illusion, pétri par les mains d’un envoutement sans condition, une voix dont je connaissais la tessiture par ses contours épais et virils, comparable à vue de nez au braillement d’un âne en manque, retentit lourdement du quai afin d’accélérer le pas ralenti du petit groupe que je suivais sans hâte. Je détourne les yeux alors une seconde vers l’animal qui vient d’hurler. C’est elle, la grosse cheffe de département borgne est de retour après deux semaines d’arrêt maladie. Elle est en avance la vieille ! Elle en avait prévu six ! L’effet de surprise me suffit pour rater une marche. La rampe m’évite. Je redescends de mon nuage de coton pour atterrir contre le mur. Ma tête le frôle. Mon coude y reste coincé et brûle contre le béton. Je pisse du sang… y’a une petite trace rouge en souvenir. Je file alors aux toilettes en passant devant l’autre obèse, je vais éponger ce qui perle. Elle sourit bêtement à mon approche, elle me fait ses yeux de grosse dinde éventrée. Je la hais. On devrait la foutre en cure, et jamais la guérir. Ça me dégoute.
    Les gogues sont à la droite du garde binoclard en forme de statue qui nous salue en silence, à l’entrée de l’entrepôt, après le détecteur de métaux. Je vais directement à la troisième porte, au fond du petit couloir. Je veille à ce que l’autre débile me suive pas. Elle serait capable. Je sors le feutre noir, j’écrirai de la main gauche, le bras droit est en feu. Je vais aligner quelques mots sur la planche des w.c. pour terminer ce petit poème que tu m’auras inspiré…

 

« Dans l’antre de ces gogues
Après le passage sale
Ma passion univoque
N’est qu’une abstraction pâle
Le sang coule dans la pisse
Et sur le carrelage blanc
Il forme une tache lisse
Je ne fais pas semblant
Une heure passée sans toi
Me vaut comme une vie »


***


J’ai 30 ans 


Pour Natacha
 
J’ai trente ans, et pourtant je vis le sentiment
D’être un vieil homme trapu de quatre-vingt-cinq ans
Qui regarde la vie avec cette lassitude
 
Cette enclume qui pèse malgré tout sur ma tête
L’idée de ne plus être ou de ne plus penser
Dérange mon esprit, le condamne à tourner
 
Où que j’aille je plane sur le monde dressé
Un recul qui aveugle et empêche d’exister
Ce cynisme gouverne ma générosité
Pour me sentir vivant, je me force à rêver
 
Je suis prisonnier du jeu que j’organise
D’une angoisse hygiénique, tandis que j’agonise
L’idéaliste tue le cynique d’une balle
Avant de retourner l’arme à l’horizontale
 
Je suis fichu

Le regret magnétique


L’homme est rempli d’erreurs ; il peut les effacer
En implorant la grâce et la sincérité
Les sens et la raison, son authenticité
En demandant pardon les genoux écrasés


Réfringentes façades


Solitude l’écrémage des voix patines et sourdes
Des rires embarrassants, des axiomes évidents
De chaque perte de temps, des faux libres penseurs
Des mains moites, salissantes, de l’autodestruction

Solitude à l’abri des ensorcellements
Des abus de pouvoir, des pavages cliniques
Des éruptions de joie, des euphories grégaires
Des prétentions futures, des certitudes passées
 
Solitude la fille du désenchantement
Des apprivoisements des collègues de bureau
Des excès indigestes, des lendemains de veille
 
Solitude l’enfant des déceptions plagiées
Des exorcismes brefs, des exercices de foi
Des rencontres avec Dieu, des prières à haute voix
 

Le rendez-vous de l’attente


Je suis la liberté, je serai la vérité
Je suis la face cachée d’un astre évanescent
Je suis l’ordre du temps, je suis l’automouvement
Je suis la permanence d’une nuit infinie
 
Je suis lucidité et singularité
Je suis l’inespérance qui devant nous balance
Je suis l’instant gâché, je suis l’apesanteur
Le vide et la matière, un corridor humide
 
Une cave sans poussière
 
Je suis fascination, à chaque coin d’asphalte
Je suis la transition qui nie la précédente
Des yeux sur un cahier, un visage recouvert
Je suis mon propre enfer plongé dans l’habitude
 
Je suis le brouillard dense des routes assombries
Je suis les matins gris des étés qui s’éteignent
Je suis le demi-tour, l’hésitation transie
Et je suis la descente d’un carton d’inquiétude
 
Un grenier sans ténèbres

Sans titre 

Rien ne m’inspire plus, je suis une autoroute.
C’est l’ennui continu, les files et les déroutes.
Des milliers de passants et des milliers d’échos
Qui déchirent mes flancs, ne voient qu’un numéro.

Seul, sur un banc


Quand mes vieux os rouilleront, que mon souffle sera rare
Que ma peau pourrira en taches pas belles à voir
Quand mes dents tomberont alternativement
Que je ne banderai plus qu’avec découragement
 
Trouverai-je enfin l’espoir, un peu de réconfort
De m’approcher de Dieu, de saluer la mort ?
 
Je suis seul sur un banc au milieu de nulle part
Je regarde les gens, j’ai l’air d’un être à part
Ils sont tous différents. Certains portent des lunettes
D’autres des vestes jaunes. Elle s’appelait Juliette.
 
Maintenant où aller ? Ma boussole est tombée
Je suis un inconscient, et sans réalité
 
J’aurai des cheveux blancs, de petites lunettes rondes
Une barbe en poussière et les dix doigts séchés
Des larmes déshydratées dans ta chevelure blonde


Sans titre 


Je pensais à la mort
Assis sur le divan
Devant trois charlatans
Qui partageaient leur corps
 
Mes amis sont partis
Ont rejoint leurs parents
Il est déjà midi
Je pense aux survivants
 
Je pensais à la mort
Dans ses courbes innocentes
Dans un bar oppressant
Je pensais à la mort

Sous Valium

Orphelin et frustré par ce samedi raté
Je choisis un remède dans cette vieille pharmacie
Quelques pilules bleues créant cette poésie
Substitut désossé à la réalité
 
Je suis seul dans mes meubles, mon corps se laisse aller
Et la dragée s’engouffre. Fini d’imaginer
Des images étouffées sous mes paupières atones
Les formes et les couleurs sont devenus monotones
 
La nuit s’affaisse, se crispe et les mots ralentissent
Ma plume a le soleil, ton corps l’odeur du lys
Le réveil sera plein de rondeurs, de caprices
Le déclin m’emprisonne, dans ses bras je me glisse
 
Le disque tourne encore, et ses nappes se dissipent
Un voile blanc se dépose sur règles et principes
Perspectives et contrastes étalés dans l’espace
Les dessins prennent vie, me suggèrent des angoisses
 
Des murs quittent des êtres coulant sur le plancher
Les fenêtres débordent de liquide amniotique
J’ai l’impression de naitre dans une salle à manger
Le plafond se rapproche, mon état est critique

Sans titre 

Dans la lumière crème à travers les rideaux
Je gis, éparpillé au niveau du plancher
Je ne reconnais rien, je suis diminué
C’était encore un piège et je suis en morceaux
Le côté droit amorphe ne donne plus signe de vie
Le gauche est recouvert de picotements acides
Je ne sens plus mes jambes, j’ai perdu mon bassin
Il se promène surement aux pieds de la passerelle
Près du Boulevard Saucy et pas loin des Pitteurs
Mon crâne sent la fournaise, mes cheveux sont brulés
La journée sera longue ; mon cerveau à trainer

Dix ans perdus


Il est universel de semer des sentiers
Sur lesquels on peut rire sans arrière-pensée.
On peut semer aussi, quoi de plus inutile,
De faux liens corrompus, des tapis imbéciles.
 
Ils regorgent de poussières, j’en deviens la nausée,
De mon nez du mastic coule en plaques étalées.
Jamais une question ne m’a tant obsédé,
On a perdu du temps à bien se fréquenter.
 
Nos habitudes crevées ; une balle en plastique
Atterrie dans les ronces, je visais l’Antarctique.
Toi ton cul bien vissé au siège défraichi,
Le nez sur les pixels, le regard avachi.
 
Ton chômage dans la poche sans jamais te lever
Derrière tes volets torves, chaque saison, renfermé.
Très peu de compagnies, quelques voisins idiots
Qui ne te proposent que les restes des mégots.
 
Les gens quittent nos vies sans qu’on puisse oublier
Rien n’est jamais fixé, la roue tourne, rouillée.
Les gens quittent nos vies, ils traversent cahotants
Nos sentiers dérisoires, s’évaporent lentement.


Décembre


Je me suis absenté, je ne voulais plus rire
Je ne voulais plus parler. On ne voit que le pire
Tout m’est inconfortable, je coupe la moindre trique
Les mouvements étendus, des mécaniques statiques
 
C’est dans ce puits de lave que je brûle mes jours
Des ombres sans soleil, et ce depuis toujours
Cet ‘empire familier’, les ténèbres journalières
Une perpétuité, fruit des jours à l’envers
 
Le chemin est tracé, un sentier chaotique
Les aléas de l’aube, les étreintes extatiques
Mon visage est flétri, j’ai perdu cette odeur
Celle des draps que tu quittes dans un air supérieur

L’impasse des espérances

C’est dans ce vide astral que je vais me plonger
J’ai perdu ma conscience, je vais toucher le fond
Mon esprit va quitter cet enfer continué
Cette vallée d’humains, d’infinis horizons
 
Regrets aux ralentis me donneront raison
Les mains tendues coupées, les maussades saisons
Les rires faux et masqués, les embuscades ratées
Il n’y aura plus d’excès, on en perdra les clés
 
Je coule oisivement… entre les rives du temps
Je navigue à la traine. C’est une chute qui m’attend
Ce Niagara gelé qui va réceptionner
Une suite sans surprise d’espoirs désabusés

Dans les bras de Tom Jones


La fatigue me tabasse accidentellement
Je suis seul dans un coin, et les gens parlent fort
Ils ne peuvent plus entendre l’écho du diamant
Sur le sillon usé offrant du réconfort
 
J’aime écrire dans le bruit, dans les contradictions
Les moteurs sifflent au loin, répandent leur pollution
Ce monde est une caisse de réverbération
Mes voisines, les deux grosses, font pointer leurs nichons
 
Les bus et les camions vomissent leur marchandise
Des briques sur des visages, des chats sur du bandage
Sur le trottoir d’en face, deux ouvriers pactisent
Avec de sages passants qui ruminent des présages
 
Hâtivement je dépose quelques lignes d’échec
Toujours les mêmes rimes aux relents de défaites

Les Sentiers Dérisoires


Des animaux dansent dans le ciel
Le spectre s’étire en fines lamelles
Pendant ce temps, j’échappe à ça
Une fumée lente périclitera
 
Les animaux déploient leurs ailes
Certains regrets, des larmes froides
Un temps passé et mis en veille
Nos pas piégés par la tornade

Sur une plage


La plage rétrécit ; la Lune y fait son lit
Et puis la mer aphone ne poussera plus un cri
Les touristes sont chassés par une houle incertaine
Il restera l’épave de vacances bedaines
 
Trainant entre les flots, elle s’amuse de moi
Elle dandine lentement ses cuisses et son ventre
Et le vent y dessine irrégulièrement
Les reflets infidèles de la mer qui échouent

L’odeur du marché


Sur les senteurs et les saveurs
 
Le dimanche se réveillera
Laissant samedi abandonné.
 
La lumière chaude d’un astre plein
Ricochera sur son matin.
 
Les bras ouverts, les yeux collés,
Un stroboscope d’images rêvées.
 
Resurgissement d’un chaos noir ;
Il est neuf heures, j’ai le cafard.
 
Les sensations ne durent qu’un temps,
Elles disparaissent rapidement.

 

*** 

 

Pluie, vapeur et vitesse

 

Sans titre 

 
Une ruelle arrosée, recouverte de suie
Une jeune femme allongée dans cet air impossible
Elle palpait dans son sac l’oubli de ce matin
Un paquet de Boule d’or vide qu’elle jeta par terre
La nuit confond le jour, les bâtiments rigolent
Submergées par l’aurore, les huisseries se transforment
En lambeaux de tilleuls chassés par les éclairs

Le reste

Monde endormi
Réveil tardif
Et trois verres en cristal
Sur la table du salon
Et nos photos au mur
(Regards entrelacés)
Qui grouillent encore de vie
À la recherche d’excuses
Filant comme des mouches
Cognant contre les vitres
Sur la table du salon, laissées à l’abandon
Des luttes universelles, des guerres emprisonnées
Dans une villa blanche, au bord de la piscine
Les papillons butinent le parfum des lavandes


Sans titre


Sur votre télécran, les marques du néant
Et les affectations. On vous prépare du vent
 
La guerre c’est la paix… Inversion des valeurs
Le sexe c’est la vie et les rêves dribleurs
 
Chaque pensée est maintenant parfaitement condamnée
Ta gueule de ruminant. Même bander c’est fané
 
Les couples s’atomisent
Ils veulent la Liberté
Même les marioles se grisent
Ne me font plus marrer
 
Le travail à la chaîne
Dans des chaînes de bruit
Les réduit aux poèmes
Remplis de leurs ennuis

Le choix et le goût


Régine est dépassée
N’a plus rien à penser
Nos passions l’ont brûlée
 
Elle rentre, chaque soir, crevée
On n’a même plus baisé
Depuis bientôt six mois
 
C’est d’la faute du travail
Aux envies qui se taillent
Aux habitudes tissées
 
Ou bien à la télé
À nos vies monotones ?
Peut-être nos atomes
Sont-ils accidentés ?
 
Je garde encore espoir
J’attendrai patiemment
Qu’elle se trouve un amant
Qu’elle parte sans dire au revoir
 
Nos moires étincelantes
Se sont mises à danser
Quand les étoiles dansantes
Retournaient se coucher

Euthanasie


Banaliser la mort, nous la faire oublier
Nous rendre les angoisses douces, lentes et apaisées.
On refourgue aux clients une pilule de fin
Pour ce dernier voyage vers l’ultime couffin.
 
On s’injecte une vermine et enfin on trépasse
Assisté par un druide à la barbe mélasse.
 
Il mijote dans son four notre potion létale
Fera claquer ses gants, bien étaler son râle,
Étendra son sourire jusqu’à ses yeux de diable
Avant de nous piquer ; ce sera une fin fiable.
 
Mais petit à petit c’est toute l’humanité
Qui s’enterre sans un bruit songeant qu’elle va crever.
 
D’une migraine, d’une toux, d’une fracture de l’oreille
De troubles digestifs, du rire de la corneille.
On laisse à l’eugénisme le soin de prendre le pas
Sur les traces de la mort qui résonne tout bas.
 
Bientôt l’homme sera dieu, il ressuscitera
Et la nuit éternelle peu à peu se videra.

La physique repousse les lois de l’existence


Nos corps sont des volumes remplis de chairs friables ;
Muscles et nerfs se croisent dans l’objet assemblé,
Organisme bâtard ; nous, souvenirs chétifs. 
 
Nous sommes assemblés en divers fluides primitifs,
En substances primaires à la vie limitée.
Nous sommes faits de matières faussement insécables.
 
Nous ne décidons pas de notre implication.
Nous dirigeons seulement de sommaires conclusions,
Nous vivons les effets. Le corps est une prison.

Le désert d’un autre, mais de qui ?


L’armée de réservistes arrive par bateau,
Depuis l’Afghanistan, la Syrie, le Congo.
Réfugiés ou migrants, et demandeurs d’asile
Fuyant une misère creusée par nos F16.
 
Sous l’entière bienveillance de nos démocraties,
Pour prescrire le Bien sous un casque kaki,
Amies des BHL, Obama, Sarkozy
Ces êtres de lumière, les ministres de dieu.
 
Destructions et massacres, génocides et saccages,
Ce modèle de paix aux quatre coins du monde
Instillé par médias, politiques et richesses
Est une métastase qui pourrit nos esprits.
 
Arrêtons de chialer sans déchiffrer les causes
Et pendons les coupables sans procès d’obédience !
Rendons la liberté à ceux que nous livrons
Aux fortunes engraissées par leur prostitution !


Chaosvid


Je manquais d’énergie, j’ai pris deux Contramal.
J’attendais l’achèvement de ce monde sous bocal.
Résurrection absurde, une voie sans issue,
Sur un matelas sans drap, je lisais une revue.
 
La solidarité des êtres confinés
M’écœure entièrement de son humanité.
Quelques singes au balcon tournés vers le néant
Retournent dans leur prison en guise d’appartement.
 
Bientôt leur vraie nature à la surface vivra.
Toi, collaborateur, pour rien dénonceras
La prudence et le doute, tes amis, ta famille.
En bon consommateur de nouvelles fantaisies,
 
Tu te précipiteras vers l’inoculation.

Sans titre


Les rats sortent la nuit
Pour acheter des clopes,
La drogue les achèvera.
 
Les rats sortent la nuit
Pour soudoyer les songes,
Qu’ils ne les oublient pas.
 
Ce monde est un labo
La science pique au hasard
Chacun y passera
 
Une dose indéfinie
D’infortunes authentiques
De gangrènes et de vices


No one leaves like you 


Il y avait un raisin sous la banquette du bus
Une promenade rouge, le ciel était anxieux
J’attendais dans le fond l’arrêt du terminus
Les gens se compactaient, ils étaient très nerveux
 
Le raisin rampe et roule sur l’écorce fragile
Esclave des coups de frein surgissant malhabiles
La foule n’a plus d’espace, elle transpire en vapeur
Elle balance tendrement son halo de sueur
 
Des rayons langoureux sur le siège voisin
Mes membres furent inondés de gros morceaux de  glace
Cette lueur timide que j’approche de la main
Un faisceau qui bientôt m’arrachera de cette place

Les pays d’un sou


Je me balade souvent dans cette ville éteinte.
Des clochards, des malades pouilleux et miséreux
Déambulent en sifflant, mendient la même étreinte.
Ils ont des visages lents où roulent des yeux envieux.
 
Je ne ralentis plus dans cette ville en feu,
Les passants anonymes me sondent, me dévisagent.
Ils laissent dans ma mémoire un souvenir malheureux,
Ce mépris obsédant qui avance contre l’âge.
 
Je reste toujours distant des regroupements bruyants
Des petits cons en bande et des prostituées.
Les petits vieux sans filtre n’ayant jamais le temps
Me sont plus amicaux que les hippies grossiers.
 
Je m’enfonce, affligé. Je suis déconcerté
Par cette masse obscure cycliquement dépravée
Ce tropisme animal, des désirs tourmentés,
Des âmes hallucinées aux conduites débauchées.
 
La marche des groupes est lente, elle progresse, anonyme.
L’instruction les transforme en clébards imbéciles.
 

Sans titre 


Les promeneurs se regroupent en troupeaux amaigris
Ils parlaient bruyamment, évoquaient leurs ennuis
Un groupe de petites vieilles trainaient de longs manteaux
Elles évoquaient des films avec Jean-Pierre Léaud


L’asphalte


Les hommes dominent les chiens, ils ont peur de vieillir…
Parfois ils se retournent vers le Deuxième Sexe,
Ils essaient de construire des élans sédentaires.
Il leur faut un ami fidèle, muet, docile.

Hipster


Il joue de la guitare, collectionne le vintage,
Partage un brin d’espoir, des slogans confettis :
‘Talk about happy things’. Il aspire la neige,
Cache derrière une paille son allure de gentil.
 
Le bonnet et la barbe sont ses deux associés.
Jamais ils ne les quittent, et même sous la douche.
Le chétif infesté de gravures immorales
Qui écrasent Schongauer dans un vide pictural.
 
Il marche pour le climat sous une veste de rockeur,
Remâche de vieux slogans volés sur Internet.
Des lunettes de soleil sur un air supérieur,
Une chemise à carreaux au motif de lavette.
 
Il est persuadé d’être à contre-courant
De la culture de masse, des infos sur l’écran.
Dans son petit quartier, pas loin du Sart-Tilman,
Il lit la bio du Che ostensiblement.
 
Le hipster convaincu tue le capitalisme,
Dans une paire de Kenzo achetée sur Amazon.
Sur les réseaux sociaux, il est contre le racisme,
Et sa nature détient 21 chromosomes.


Networking


Tous les réseaux sociaux s’articulent en menaces,
Sont tissés de mensonges. Ils ne laissent la place
Qu’aux amas de photos prises en contre-plongée.
Une marée humaine va bientôt se noyer.
 
On a détruit le Temps, son champ d’application
Pour entretenir les mythes de la fornication.
Pour stimuler les rites de la copulation…
On zappe, on entretient des parcelles d’illusions.
 
On s’ajoute en amis, on se prête nos démons
Pour éviter nos vies, être par procuration.
Respirer numérique, cet amour qui éclot
Entre les bits et les chiffres, échange de numéro.
 
Il n’y a pas de début dans ce monde virtuel,
Il y a juste des rayons, des êtres immatériels.
Ceux qui n’ont avec nous qu’un lien résiduel,
Des ombres qu’on connaît peu, qui nous servent de poubelles.


La mode


À toi, qui penses
 
Il faut rester moyen, ne jamais se presser,
Ne jamais avancer la moindre suspicion,
Le plus petit jugement, la moindre réflexion.
Il faut penser petit et suivre la télé.
 
Il faut rester anxieux, confiné dans la peur,
Etre embourbé dans la superficialité,
Jouer au bon soldat à la tête de winner.
Il faut suivre la masse, son avis éclairé.
 
Montrer le moins possible pour vivre en société,
Eviter d’en dire trop, de lire entre les lignes…
Le but est de bouffer, d’affonner les consignes,
Ces vérités cousues par le journal parlé.
 
Le but est de marcher en se laissant guider
Par les contradictions des détails enfermés,
Par les ordres venus des saintes autorités,
Pour croire la vérité sans la réalité.

Mourir au printemps


La vie reprend son cours sur l’artère principale
Des piétons coulants répandus par le sale
De notre solitude, des cerveaux qu’on fait paître
Ici, plus de cosmos, c’est l’asphalte le maître
 
La forme des objets et leur agencement
Aussi leur rangement, leur prédisposition
Régissent précisément devoirs et permissions
Ils sont déjà garés dans leur achèvement
 
L’être humain est un jeu, une table de Poker