À Travers Cœur [2026]



                                                                                                            

À la mémoire de mon frère Laurent
                                                                                                Et avec tout mon courage pour mes parents
                                                                                                                                             qui lui survivent




Désordre premier


« Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » 


Apocalypse 3, 15-16


Tout ce qui suit est faux/Tout ce qui suit est vrai


Profiter de ne rien faire

surtout ne rien 

faire

rester couché 

immobile

sur le plumard

et admirer

le plafonnier


rester couché dans l’herbe haute

laisser le soleil poussé par le vent

atterrir sur notre peau

nous réchauffer

attendre le prochain raz-de-marée

contempler l’eau qui dérive

sans jamais y toucher


Accumuler les décombres

sans jamais les ordonner

Une sensation unique 

que la plus grande poésie

ne pourra jamais

jamais nous offrir


Chaque seconde 

le couteau à la main

produire une Guerre 

totale, continuelle et acharnée 


Tout est conflit quand on se trouve


Incendie des entrailles puissant et affamé 

pour rejoindre le présent


Rebondir contre l’instant

ennemi perpétuel


C’est l’affrontement qui compte

les coups à ramasser

et ceux qu’on va donner


Isolation complète. Devenir le silence


Se murer dans l’opaque. S’installer dans le cœur

enfin l’abandonner


Renaitre sur un gros tas 

de cendres

et se faire 

oublier



C’est pas mal, dis


La sonnette de l’appart’ tinta légèrement

C’était un extrait de La Neuvième Symphonie

Que j’avais programmé pour vibrer joyeusement

Égayer la surprise, modérer mes attentes


Il était enfin temps qu’elle se pointe au rencard

Je supporte très mal les clampins en retard

Elle laisse trainer son doigt sur le nouveau pressoir

(Une cloche numérique) pour emmerder son monde 


J’me précipite alors, et de l’autre côté

Elle répond par des cris langoureux et suaves

Je déverrouille la porte, elle glisse dans mes bras

Atterrit comme une fleur, comme une lettre à la poste


Je la tire par le bras, elle relève sa jupe

Trace un demi-tour vif, et dévoile ses fesses

Confidentiellement. Aucune excuse ne tient

Elle a tué le retard, étouffé mon aigreur


Je songe confusément au plus grand des poètes

Qui se plaignait souvent par cette litanie 

Le cul des filles ne vaut pas une symphonie

Il doit être enterré sur-le-champ et vivant 


Mon rendez-vous soulève le haut de son enveloppe

Et dévoile une paire ! de quoi me méduser

Son prénom ? plus d’idée ! C’était un accrochage

Hier soir au Bertina. Ça doit finir par -ie ?


Je referme la porte, la coince dans le hall 

Elle défie mes avances, se suspend au vestiaire

Je rejoins l’acrobate. Nous sommes des macaques

Accrochés à la tringle, dans une jungle de manteaux


En arrière-plan, Beethoven tournait incessamment 

Les cinq secondes bloquées dans l’appareil Bluetooth

Sans prévenir, les attaches rompirent de chaque côté

La penderie me tomba en plein milieu du crâne

 

Le cul au sol, l’apôtre rigole sans se ravoir

Elle éclabousse notre chute d’un commentaire léger

« Joli coquard, mon gars ! mieux que ta calvitie ! »

Je sens couler sur ma joue un liquide chaud


Des traces rouges sur ses doigts qu’elle agite devant moi

Mon visage tremblait. Elle lève son index

Le lèche délicatement en murmurant dans le 

Creux de mon oreille tiède : « Amis pour toute la vie ? »


Quelques pas indiscrets caressent le corridor

C’était la femme d’en bas : « Monsieur Vincent, c’est moi

J’ai entendu du bruit, il n’y a rien de cassé ? » 

Alors l’autre Julie, Stéphanie, Valérie (?)


De répondre à la vieille une tartufferie

« No, No, Sorry Madam, I need my love to be ! »

Ma vieille voisine la coupe : « Vous êtes encore en vie ? »

« Si j’te réponds vieux cul, ce n’est pas des enfers ! »


Alors j’enchaine un truc juste pour apaiser

« Non, oui, Yvonne, tout va pour le mieux à présent

Rassurez-vous, j’ai juste un petit peu glissé. »

« Dans moi ! », me coupe Sylvie, Mélanie, Émilie (?)


(Je doutais de sa blague.) Et les pas de mamie 

Filaient dans l’autre sens. Le sang, lui, continue

De couler lentement sur le sol vitrifié 

Sur mes vêtements clairs et mes chaussettes vertes


Je me relève cahin-caha, je pousse la biche

« Recule vieille catin ! c’en est fini pour toi !

Je crève trop de mal ! » Vers les toilettes, le cul 

À l’air. Devant le miroir, je vois une ouverture… 


Ma gueule est toute carmin. J’ai l’œil qui dégouline

L’arcade est défoncée, et mon sourcil qui pend

La symphonie s’arrête tout aussi sèchement

Un peu sonné, je n’ai toujours pas son prénom


Je suis pourtant certain que ça finit par -IE



Le jour où il a rencontré Perrine


Une histoire de copion


C’était une mission temporaire

Un pauvre emploi d’intérimaire

Je faisais le facteur, comme ce 

Bon, triste et alcoolique Charly


Moins sexy comme modalités

Oublions la Californie

Le rêve devenu américain

Oublions les énormes palmiers


Le temps pourri du mois de septembre

(Dans ce quartier plutôt hostile)

Et le courrier qui s’amoncelle

Ne présageaient rien d’agréable


De la rue Saint-Gilles à Burenville

(Entre la rue Maus et l’autoroute)

Là-bas où les maisons s’entassent

Comme les mouches profitent des vaches


Mon petit képi (juste pour le style)

Mon sac rempli de grands papiers

De conversations hermétiques

Dans des enveloppes couvertes de taches   


Au volant d’une camionnette blanche

Au logo rouge, sur trois soupapes

Qui tambourine comme une tondeuse 

Avec une porte qui s’ferme même pas


*


Premier arrêt, la rue Schmerling

Pas âme qui vive, pas âme qui passe

Je remplis chaque boite de journaux 

Quelques ballots publicitaires


J’arrive alors devant un porche

Je marque mon arrêt, c’est au 70

Sur le paquet que je dois poster

Un nom rayé par une griffure 


Je sonne deux coups pour le livrer

J’compte 15 secondes pour patienter

J’en retiens 10 et fais demi-tour

Quand la grille noire bouge par magie 


Une petite tête timide et molle

Dépasse vaguement de l’ouverture

Des yeux ronds verts me fixent gravement

Un quart de seconde, ça y est je la remets ! 


Non, c’est pas vrai ?! C’est vraiment elle ?

Un vrai fantôme ! en chair, en os !

Vers nos 9 ans, dans l’école Libre

Avec un parc, à Beyne-Heusay !


Pour un hasard ! c’est un hasard

Et un fameux ! premier baiser

Premier amour… Je feins le calme

Reste impassible, flegme à l’anglaise 


Je la salue sommairement 

Elle me renvoie un pernicieux

« Salut » … sinistre, tout rabougri 

Juste un ‘salut’ vraiment pourri


Je fais comme si j’avais rien vu

Reprends ma route, et fais semblant

Et puis tant pis… je n’me retourne pas

J’trace en avant, y’en aura d’autres !


*


Le surlendemain, j’remets le couvert 

Même décor, soupapes branlantes

Mêmes paquets détériorés

Mon beau costume de facteur


Pendant le trajet, j’me dis ? tiens, tiens…

Qui ne tente rien, n’a jamais rien !

Je retourne le truc… Au moins mille fois. 

Une stratégie ? Faut essayer… 


J’décide alors (idée de génie)

De glisser sous le pli de la boite

Pas trop visible mais détectable

Mon numéro de téléphone 


J’imaginais déjà sa tête

Son engouement, les dents qui claquent

Hyper flattée ! la romance folle !

Et ça repart, vingt ans plus tard


Le retour du Mythe ! Facteur sexy 

Post-it collé, au bon endroit !

Et quoi de mieux ? Rendez-vous pris

Avec l’Histoire du romantisme !


La fourgonnette parquée de côté

J’atterris devant la grille noire

Je sonne une fois, j’attends deux secondes

Compte jusque 15, puis jusqu’à 30


Après soixante, je me résigne

Ok Perrine, j’insisterai pas

J’laisse le paquet sur le perron

Comme indiqué sur le carreau


Je continue sur les pavés

Amer, morose… dans la défaite

J’enchaine les boites quand soudain…

(Un peu d’action) au 80


J’entends venir des pas lointains

Les gémissements d’une voix barbue

Qui scande les mots : « Facteur, facteur

Facteur, facteur ! »  La voix insiste


Je fais semblant que c’est pas pour moi…

Encore trois fois, et je me retourne

Et là qui je vois ? un assez gros 

Rouquin trapu en slash Lidl


Dans sa main droite un gros pacson

Que j’reconnais immédiatement

C’est la commande de la p’tite !

Il l’a volée ? Me serais-je trompé ? 


Dans l’autre main (de gras maçon)

Une tache rose qui me suggère 

Mon jeune copion, mon numéro

Tout ramassé, presque cassé


« Facteur, facteur, z’est bien za vous

Z’papier tout roze ? Votre numéro ?

Une tentative ? Z’êtes pas malade ?

Ze vais vous l’faire bien dizérer ! »

 

De ses gros doigts de camionneur

Il montre les chiffres sous mon prénom

Sa peau plus rouge que ses cheveux

Il fait deux pas de plus vers moi


Je reste figé, je sens la raclée !

Il me repousse vers la droite

Et lance la boulette dans le trou

Transforme l’essai vers la corbeille


Il repart lentement sur sa voie

Me laissant seul avec mes rêves

Qui proposent cette poésie

Au fin fond d’une poubelle public




Dans un centre commercial


Sur un sac Aldi bleu reposait la tête rouge

De ce vieil homme perclus. Un septuagénaire

Qui semblait à la rue. À trois mètres ça sentait


Le dessous des aisselles, l’entrecuisse macéré

La foule était compacte, Ils venaient pour Noël

Faire leurs derniers achats. Ils avaient bonne conscience 


Assis à la terrasse, sirotant un café

J’écrivais ce poème. J’observais en silence

Le mouvement humain, les manies collectives 


Le vieillard s’anima d’un sourire optimiste

Il n’avait qu’un chicot sur une gencive humide

Ses lèvres rétractées formaient un cul de poule

 

Les gens le regardaient sans le voir pour autant

Il quémandait des thunes pour le repas du soir

Une nouvelle dose dans une louche en alu


Les gardes Securitas arpentaient le terrain

Ils serraient dans leur main des ustensiles de guerre

Une matraque en métal, un taser électrique 


« Messieurs, une petite pièce ? Soyez de bons vivants !

C’est vraiment pour manger, je ne me drogue plus ! »

Le vieux tenta sa chance… sur un malentendu ?


En un éclair puissant, ils se ruèrent sur l’homme

Sale et dégoulinant, l’arrachèrent de son sac

Le tirèrent par les joues jusque sur le trottoir


Le boiteux trébucha au bord de la rigole

Tomba sur le trottoir, et roula sur le sol

Une coulée de sang ruissela doucement


J’assistais naïvement, et sans vraiment broncher 

Dans une acceptation frôlant l’acte criminel 

À la quintessence du Spectacle flamboyant


Ce monde qui ne veut que les choses rentables

Les sujets productifs, les machines qui consomment

Qui dessinent les contours d’un vrai pouvoir d’achat



Une vague idée de l’enfer


« En ce monde organiquement déficient et fragmentaire, l’individu tend à élever sa propre existence au rang d’absolu : ainsi, chacun vit comme s’il était le centre de l’univers ou de l’histoire. »           


Cioran, Sur les cimes du désespoir


Nouveau boulot : jour 1 / rembourser une dette


Dernier sous-sol de l’hôpital

Pas d’endroits frais, pas de fenêtres

Je patine sur une glaire tiède


Sur la grande porte de la salle blanche

Une pancarte PLONGE qui me sépare

Des petites mains qui se dessèchent


Je laisse partir mon doux confort 

Sur le rouleau automatique

Entre les tranches de pain rassis 


Mon nouveau job – t’as pu deviner

C’est de trier : couteaux, fourchettes

Cuillères et tasses… et rien de plus !


Sur cette bande transporteuse noire

Des centaines d’assiettes remplies 

De restes de bouffe déjà mâchés


De la purée, des champignons

Quelques cuisses de poulet rôties

De la salade et des carottes


Se perdent sous une pyramide

De couverts gras, de bols de soupe

Toujours remplis d’un fond de chou


Avec ces restes de quoi nourrir 

À peu près des centaines de

Jeunes ventres vides du tiers-monde


*


Tous mes collègues semblent consanguins

Ils parlent entre eux sans me regarder

De matchs de foot, et de rappeurs


Dans un langage très argotique 

Rempli de wesh, de yo, de go

De frère, de tèce et de wallah


Mais ça se tasse sur le rouleau !

Le chef, il gueule : « Mets les cuillères

Dans l’bac de gauche, et l’reste à droite ! 


Mets les couteaux bien au milieu !

Les déchets verts, tu n’y touche pas ! »

Et blablabli, et blablabla…


Je me retourne vers la bande 

Qui défile inlassablement

Une grosse cloche me réveille !

La pause midi, tout le monde se casse

Espoir de fuite ? refaire surface !

Ces profondeurs m’anéantissent


*


Je fais le tour du souterrain

Les pictogrammes me dispersent 

Deux demi-tours, serai-je perdu ?


J’suis en sueur, le stress remonte

Une porte noire au fond à droite ?

J’me précipite, j’l’ouvre hâtivement


S’offrent à moi des escaliers

Métalliques rouges maintenus par 

Une rampe plastique qui balance


Je remonte vite ce couloir gris 

L’ensemble s’étire dans l’écho

Du grincement du ferme-porte 


Une légère brise vient de nulle part

Une nouvelle porte sur mon chemin

Mais verrouillée ! Qu’est-ce que j’vais faire ?


Encore des marches, j’me précipite !

Mes pas résonnent dans la pénombre

Troisième niveau !? Miracle, ça s’ouvre…


*


Une antichambre anonyme

Avec du matos médical

Un grand bureau de médecin sérieux


Un chirurgien ? un proctologue ?

Une paire de chaises et quelques cadres 

Bon sang, mais tout ça n’a pas de sens !


Tant pis, j’enchaîne, j’évacue dans 

Le corridor. Un regard à droite

Un autre à gauche, et là au fond


J’vois un grand lit où gît un corps

Attaché à de gros câbles noirs

Qu’est-ce que je fous là ?


Mon sac à dos, mes chaussures de

Sécurité. Un petit simplet

Sous ce t-shirt mauve d’intérim


Y’a des blouses blanches un peu plus loin

Autour d’une table. Ils parlent fort

Ont l’air contraire. On m’dévisage


Leurs yeux rivés (y’a bien dix paires)

Sur ma dégaine de rejet de greffe 

« Monsieur, qu’est-ce que vous faites ici ? »


« Je n’en sais rien, j’me suis perdu

Je viens d’en bas, de la cuisine !

Où suis-je ici ? », que je leur envoie


« Dans le service de réa’ ! »

Je fais semblant d’avoir compris

C’est comme si je savais déjà


Une infirmière qui vient à moi

Voit bien sur mon visage candide

Clignoter les lettres du mot


PERDU. Elle me prend par la manche

Et m’indique sur une enseigne verte 

Les cinq lettres du panneau : SORTIE


J’sors au grand air, et enfin libre

Aucun secret ! j’savais surfer

Sur les cimes du Désespoir



Des envies de détruire


« Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification d’utilité. Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. »


Lautréamont, Poésies II


C’est souvent le matin, ou quand j’entends siffler

Ce mortel imbécile qui savonne le sol 

Avec une raclette. C’est aussi quand je vois


Les passants naviguer vers un ailleurs confus

Vers une voie sans issue, de complexes et abstraites Sociabilisations. C’est dans les grandes surfaces


Vers ceux qui me jugent mal et boivent du soda

C’est souvent. Très souvent. Et ça n’s’arrêtera pas 

Revoilà le siffleur, pour lui tout semble clair 


A-t-il déjà compris ? Me cache-t-il ce truc ?

De connaitre la vie ? Des envies de détruire

Au ciné, au resto, au boulot, chez le boucher


Dans la rue, chez le coiffeur. Et surtout chez le libraire

Lui bruler ses bouquins ! Des envies de détruire

Toi l’anonyme passante qui flottes sous cette robe 


Collante rouge et blanche. Et toi qui lit ses lignes Absurdes et méprisantes ! Des envies de détruire 

Tout ce qui nous compose, nous entoure et nous berce


C’est aussi, à présent, devant la machine à

Écrire. Pour remplir la feuille à coups violents 

De touches de lettres en fer et d’idées terrifiantes


Que tout traine, et s’enlise… Qu’ils ne reviennent plus

S’étouffent lentement. Pas la peine de m’étendre…

Faisons comme disait le poète : à notre guise



Les poètes contemporains


me dégoutent 


Et surtout ces poètes qui lisent en public

Ces réunions de poètes qui se lisent le nombril  


Ils sont les papes de la culture du narcissisme

Veulent inféoder les rives poétiques 


Dans quel but font-ils ça ? Une vengeance sur la vie ? 

Un concours d’éloquence de rhéto consternant ? 


S’imaginent-ils peut-être encore qu’on les écoute ?

(Ce que leurs parents n’ont peut-être jamais fait)


*


Notre poète s’émoustille au milieu de la nuit

Pour asseoir ce statut d’artiste traumatisé


Ce qui névrotiquement alimentera ses

Violentes insomnies. Une boucle est bouclée


Il parle à son miroir : « Ça y est-y enfin !

C’est-y pour moi, j’me lance ! j’suis prêt à moi la gloire ! »


Il recolle sa mèche grisonnante sur son front

Dégarni, et se lance dans la répétition


Tout y est, le tempo et la tonalité

« Les gens m’admirent là ! Ils contemplent leur fin ! 


Il enfile sa chemise bradée à Saint-Pholien

Agite son égoïsme comme la main d’un branleur


*


Ses sujets ? une misère ! Pas une ligne sur Céline

Et rien sur Chinaski ! Pas un mot sur Ezra


Ni même sur mon ami, Isidore Ducasse ! 

Pour lecture ? des trucs ignobles d’inepties


Des cadres fainéants empreints d’académisme

L’ennui ergonomique dans le cadre de la loi


Des machins oppressants, des truismes laqués

Vernis, polis, léchés pour plaire à l’assemblé


Plus proche du babouin qui digère en public

Qu’un sérieux artisan qui crève encore de faim


Il pourlèche et exhibe son luisant derrière

Ce poète finira comme une star qui parade



Rapidement


Qui est prêt à Ça ? 


Ces changements de rythmes

et de structures


Ces changements de saisons

et de température

me renvoient aux principes 

de très loin supérieurs

à notre misérable

condition d’être humain


Je ne suis maitre de rien

pas même de ce poème

Je ne pourrais jamais faire sans

ce pouvoir suprême

Il me reste le silence

une onde de déférence

la harpe Modestie

les genoux bien au sol

les yeux qui envisagent


Et répéter sans cesse


Nos regards se rencontrent


Ce titre romantique fait poindre en mon noyau

Une nuée fougueuse de pensées assommantes

Passionnées et rêveuses, qui telle une montée

Excessive d’alcool, me donne de chaleureuses 

Envies de prendre un seau pour y vomir les restes

D’espérances et d’attentes qui sommeillaient en moi


Je suis dans le bus dix pour aller au boulot

Une de ces journées à nous déchirer de chaud

On va vers Robermont, les Caves de Cornillon

Une pulpeuse poule – une vingtaine d’années

Vient d’rentrer par devant. J’fais pas gaffe au début


Notre cible s’avance, s’agrippe à une barre

Tourne plusieurs fois la tête vers l’endroit où je suis

J’ai surement la berlue ? Il n’y a vraiment rien d’autre

Que mon sac sur le siège ! Que me veut-elle, celle-là ?


Je retourne à mon livre qui est inoffensif

Tapi dans un nuage d’exsudation salée

Je relève la tête, nos regards se rencontrent

 

Deux fois, trois fois, et quatre ! Cinq fois ! Je n’y crois pas !

J’ai juste comme compagnie les poèmes de Charly


Love Is a Dog from Hell – one for the shoeshine man


Je retourne à ma lecture. La cargaison s’arrête 

Des passagers descendent, d’autres ont embarqué


Elle se met en mouvement, se dirige dans le fond

Est-ce vraiment vers moi ? J’entends alors sa voix

« Pardon M‘sieur, pardon M’dame. » Je reste énigmatique


Elle est bloquée entre deux badauds qui ruissellent

« Pardon, Pardon », ressasse-t-elle ses yeux sur moi

Elle est à ma hauteur ! Enlève son bagage vert

De son épaule droite. C’est pour moi ? qu’on m’interne !


« La place est-elle libre ? » dit-elle sérieusement…

J’enlève tout de suite mon sac du siège rouge

« Oui, oui, c’est disponible ! Allez-y, je vous en prie. »

Elle s’y pose comme une fleur (elle est très élégante)

Se colle contre la fenêtre, et active son portable


Ni souffle, ni regard… Pas un mot, pas un pet

Elle scrolle son écran tout le reste du trajet

Le désir est perdu, je me suis fait avoir

Une place assise libre dans un bus en sueur

Aura certainement toujours plus de valeur 

Qu’un homme seul qui lit une noire poésie



Shadow Breathes


SOTL – The Artificial Pine Arch Song


Des reflets orangés ruisselaient des éclats

Du parebrise rompu de ma vieille bagnole grise

Une Polo 2000 sans chauffage ni airbag

Garée sur le trottoir d’une ruelle pavée


J’attendais dans l’écho d’une ville agitée

L’arrivée de cette ombre. Une pluie agaçante

Bourdonnait sur la tôle. Je commençais vraiment

À bien me les cailler. La nuit s’épaississait 


J’alignais les mégots dans le cendrier noir

Le filtre du dernier, toujours incandescent

Se consumait vivement en une fumée bleue

Les traits du paysage étaient ceux d’une esquisse


Mon rendez-vous se pointe à travers les immeubles

Incomplets et sinistres comme de grosses gueules 

Glauques et terrifiantes prêtes à m’engloutir 

Les battements de mon cœur frémissaient à rebours


Au loin, je distingue son petit débardeur blanc

Sur une jupe rouge et des bottes turquoise

Elle titube lentement… ses genoux sont marqués

Elle grimpe dans la bagnole, on ne s’embrasse jamais


Je démarre pour souffler. Elle est saoule, ça se sent

Elle fouille dans son sac, allume son téléphone

Des dizaines de photos uniquement de sa gueule 

Son regard provocant dans un visage d’ange 


Mal cadrée, bouche en cul de dinde, parfois elle

Découvrait ses guiboles musclées, et effilées

Montrait ses bas nylons, et remontait sa jupe

Elle me fixe maintenant… Devrais-je l’admirer ?


Pour l’arrêter ? pas le choix ! Je gare la bagnole

Dans la première allée d’une maison éteinte

Je coupe alors les phares, tire le frein à main

Et dégaine une main que j’enfouis dans ses cheveux


L’autre est dans son soutif, j’enchaine sur ses reins

Elle perd ainsi ses yeux en gémissements mats

En cris aveugles et sourds, en complaintes candides

Nous sommes emprisonnés dans un souffle entêtant


À l’abandon sous une fine pluie agaçante 

Perdu entre les cimes d’une ville agitée

Dans une Polo 2000 sans chauffage ni airbag

De travers dans l’allée d’une vieille maison éteinte


On s’est aimés à en crever


Quel âge as-tu ?


SOTL – Broken Harbors


« Bientôt 37 ? »  C’était plutôt 

« 37, hein, toi ? » Un étonné

Piqué au vif, vraiment inquiet !

« Comme ça passe vite ! C’était hier ! » 

Il se rendait plus compte de rien

Un oubli ? non. Une négation

Une perte de temps, une restriction

J’existais plus depuis longtemps


Stupeur !  « Mon Dieu ! Déjà... 37 ?! »

Time flies, mon vieux ! Qu’est-ce que je fous !?

C’est sa mémoire qui périclite 

Un Alzheimer qui se régale ?

Je préfère quitter la terrasse 

Vers la cuisine en rigolant

Comme un souvenir qui prend la fuite

Comme un coup de vent entre deux portes


Déjà 37, que j’ai pensé

Pas les 40, fini les 30

Un âge de merde comme le suivant

Comme le premier, et c’lui d’avant

Un âge sans rien de très spécial

Boulot, boulot, toujours les mêmes 

Quêtes inutiles. Plus on avance

Moins j’ai d’réponses, moins d’espérance


« 37 ? Vraiment ? C’est pas 39 ?

T’as fait tes dents ? as-tu appris 

À te raser ? Et le permis ?

Tu l’as passé ?  Une p’tite amie ?

Une fiancée ? Et un boulot ?

T’es vraiment sûr ? montre-moi ta carte 

D’identité. » Là j’ai souri

J’ai enchainé sur le vin blanc


*


Quelques semaines dérivées

La date butoir est arrivée

Il avait des choses urgentes

Devait rencontrer des clients

Il avait des trucs à ‘régler’

Une réunion, quelques emplettes

Et ses vacances à préparer

Finalement, aucune nouvelle


Pour remédier, comme chaque année

J’ai convoqué quelques amis 

(On était trois). Clope sur clope

Bouteilles de bulles, et de grosses bières

Spéciales. Aucun répit, aucune

Mesure du temps. On a bien ri 

Comme des enfants, jusqu’au lever

D’un soleil terne, tout rabougri


Vers quatorze heures… rideaux ouverts

Lumière bouillante dans nos vieilles gueules

De déterrés. On s’est reconnus

Difficilement… Certains gisaient

Sur le divan, d’autres endormis 

Dans les WC. On a souri

Vraiment bêtement. Tous rassurés

De se sentir encore en vie


C’était pas mal 

Finalement

Pour la p’tite fête

D’un oublié



Chasse non ok


Un morceau de papier blanc coincé sous la porte

De l’appartement contre le parquet vitrifié

Une demi-surprise de celle qui est en bas


Un déchiré qui montre sur une extrémité

Quelques coordonnées joliment écrasées

Les traces publicitaires d’un hôtel cinq étoiles


Au milieu du papier, comme dans une agonie

Les traces d’une écriture, les traces d’une existence 

Humaine presque vivante… trop peu pour exister


Une demande à l’aide d’une main spasmodique

Débraillée, négligée. Un cri de désespoir 

De ce rez-de-chaussée, pour une énième approche


J’étais peut-être sa seule, son unique distraction ?

Une sorte d’animal qui vit de compagnie

Au-dessus du plafond de sa salle à manger


J’ai plié le papier, fait une petite boule

Aérodynamique. J’ai visé la corbeille

(Celle à l’autocollant, Hébergeur de migrants)


La boulette atterrit pile-poil dedans !

Je lève les bras au ciel ! le cri de la victoire !

Ce tir valait trois points sur un terrain de basket

Il ne faut rien regretter


SOTL – The Daughters of Quiet Minds


Je regardais encore vers l’est

La fenêtre était lumineuse

En un éclat, en une seconde

Je suis passé de la nuit profonde

(Des ténèbres noires et interdites)

Aux rugissements d’un jour radieux

Je l’entendais toujours siffler

Mérite-t-on cette attention ?



Un homme seul au resto


Peu importe la gargote, pizzeria ou gastro

Quatre étoiles ou pita, couscous ou libanais

Peu importe l’endroit, tu ne gagneras jamais

Face aux émanations d’une superproduction


*


Tu débarques à l’heure de ta réservation

Dans l’énorme brasserie à côté du Delhaize

Bordant la ligne 38. Les serveurs te saluent

Première constatation : Tu n’es pas invisible


Tu t’installes à la 9 ; une bonne table, attention !

Stratégiquement placée, au milieu de la terrasse

Exposée, très voyante. Quelques minutes plus tard

Le garçon vient à toi : « Monsieur, un apéro ? » 


Tu réponds sobrement : « Je préfère d’abord

Boire un grand verre de rouge. » Le petit gars repart

Disparait dans son bar, et commence lentement

Tout son cérémonial pour lancer l’appétit


Un quart d’heure a passé… Une blonde platine

Au parfum de velours, tout droit sortie d’un film

Ou d’une série de charme, d’un magazine de mode

(Le Journal Féminin) débarque sans prévenir…


Comme une Adriana Karembeu en ‘réel’

Décolleté très plongeant, double D à l’étage

Robe échancrée clinquante légèrement pailletée

Pour de longues échasses qu’elle laisse suggérées


De derrière son bar, ton bonhomme surgit

Pour débarrasser l’hôte. Le patron sort le nez

De ses comptes brulants pour lui donner la carte

Tout le monde se hâte pour trouver une table


Le cuistot est sorti de sa turne gourmande

Son Sabatier en main, il se lèche les babines

Lui montre le plat du jour sur la grande pancarte noire

Risotto aux poireaux et champignons d’Paris


Le commis exalté tend la carte des vins 

Recommande les bricks de chèvre aux figues vertes

Notre convive rit, remercie et choisit 

Les gars se mettent en route en un claquement de doigt


*


Quelques minutes passent. Un autre gnome apparait

Verre de blanc à la main qu’il dépose devant toi

« Voilà, M’sieur », qu’il te lance sans même se retourner

Tu l’arrêtes tout de suite, et le foutoir commence


« C’est du Blanc… mon petit… – Pardon ? » grommelle-t-il 

Dans sa barbe emmêlée. « J’avais demandé du Rouge…

– Monsieur a fait son choix ? Il s’en cure de ton vin !

– Mon coco, vingt minutes, il ne manquerait plus que ça ? »


Le ton trahit l’état… « Bon, alors, s’il te plait

Deux boulets sauce Orloff. – Avec des frites, Monsieur ?

– Avec des frites, merci ! – De la salade, Monsieur ?

– Juste un peu de verdure… – Quelques tomates,  Monsieur ? »


Il retourne la tête vers la blondasse amène

« Quelques tomates, coco… – Et un radis, Monsieur ?

– Et un rat…quoi ? Pardon ? – Un chocolat, Monsieur ?

– Un choco-quoi, coco ? – Pas de problème, Monsieur ! »


Le gamin disparait, complètement dispersé

Évanoui, absorbé, englouti, égaré !

Évaporé, pardi !... Te voici encore seul

Devant un godet que tu ne toucheras pas


*


Un instant s’évapore, le cinéma reprend

À la numéro 16, branle-bas de combat

Notre équipe s’affaire pour sortir le grand jeu

Une coupe apéritive qui pétille de fines bulles


« C’est de la part du Chef ! », souligne l’un des garçons 

Les zakouskis se pressent, et glissent vers la cible

« Mousse de thon italienne ! », annonce le domestique

Les p’tits plats dans les grands. Et pour toi ? toujours rien


Tu joues avec ton gé, tu replies le set de table

Quatre fois sur lui-même. Ton estomac palpite

Tes papilles frétillent en voyant devant toi

Ce que la grande s’enfile… Tu lèves alors le bras


Le nain de service repasse, ne s’arrête même pas !

Aucune réaction ! Pas un pet ! tu retentes

L’opération vers un des jeunes intermédiaires 

Ils sont hypnotisés par la blonde magnétique !


Table 16 ? ça se passe bien… Adriana savoure 

Son Gin Schweppes Premium, et sa tagliata

De bœuf à l’huile de truffe. « Un peu de sel, Madame ? »

Dit le vieil apprenti, en se courbant l’échine


« Un peu de poivre ? » renvoie le Patron derrière lui

« Mayonnaise ? Tartare ? ou du zeste de Citron ? » 

Rétorque notre Chef, au beau sourire gêné

« Non, ça ira comme ça ! » conclut enfin la proie


Du haut de ton appel, la salive plein les joues

Tu vois tes deux boulets étalés sur le bar

Comme deux gosses orphelins ! ils pendaient à leur barbe

Ils n’attendaient que toi ! Ils ont surement pris froid ? 


Tu fais comme chez toi, self-service immédiat

Lunch Garden, après toi ! Ou comme chez le Chinois

Personne n’a remarqué ta manœuvre de cafard

De retour à la 9, le plat est retombé


Les frites molles s’emmerdent avec les boulets tristes

Qui coulent dans leur liant. T’as du mal à croquer

Des envies de gerber… La sérénade te gonfle

Tu décides de lever ce qui reste de ta voile


Sans révolte ni grabuge, sans haine ni riposte

Tu te lèves gentiment, abandonnes la bataille

Mais comme tous les clients on te videra les poches  

C’est l’heure de l’addition qui ne te ratera pas… 


Six euros le verre de vin – que tu n’as pas gouté

Supplément de quatre balles pour la sauce sur les frites 

Surgelées et trop grasses. Plus de trente balles en somme

Celle-ci te pique les yeux, et te ronge le frein 


*


Un homme seul (même très riche) dans un resto basique

Attablé à la 9 – qu’on ne peut pas rater

Qui fait aller ses bras pour qu’on ne l’oublie pas

Qui fait le service lui-même, et passe à la casserole

Mangera surement tiède, boira ce qu’on lui tend

Finira sans un regard, sans le verre du patron

Ne fera jamais le poids contre une blonde platine

Muni de l’équipement d’une star hollywoodienne 


Les tricheurs


Vive Lance Armstrong, et le dopage

Vive les mirages et l’EPO

Les stéroïdes, le Létrozole

Et les amphét’ imperceptibles 

Vive le bordel ! vive le Loftan

Vive les soupapes dans le cadre

Les transfusions de nouveau sang 

Dans une vieille chambre d’hôtel


Vive le mensonge légalisé

Vive l’imposture officielle

Les commentaires à la télé

Ceux qui les couvrent par tous les temps

Vive les journaux baratineurs

Les magazines hypocrites

(Correspondants et chroniqueurs

Les collabos d’un nouveau temps)


On trouve maintenant les successeurs 

De ces tricheurs sponsorisés 

De ces menteurs accrédités

Sur les p’tites routes et les grands axes

Les chemins de campagne, dans les quartiers

Sur les montagnes, et sur le plat

Sur les pavés, même en descente

Ils prolifèrent comme la gale 


J’ai bien regardé, il n’y a plus que ça

De gros tricheurs partout ! tout l’temps !

Leur cul vissé à un moteur

Sur un deux-roues électronique


C’est pas une aide, c’est une arnaque !

C’est juste le tombeau de l’effort

Le mausolée des cuisses frêles 

Pour une société d’assistés

Plus ils pédalent sans énergie

Plus ils pourrissent leurs petites jambes 

Ils ne pourront bientôt même plus

Sortir l’engin de leur garage


Mettre ça sur quoi ? L’âge qui avance ? 

Sénilité ? manque de courage ?

Cette nouvelle mode écologique ?

« J’ai mal aux jambes pour monter d’sus !

J’ai mal aux jambes quand c’est trop long !

J’ai mal aux jambes quand ça va vite !

Y’a trop de vent, et trop de pluie !

C’est plus facile quand j’pédale pas ! »


Enlève une dent, p’tit fainéant

Change de bécane, meilleur carrosse !

Un plus léger, un plus compact

Un plus agile, un plus vaillant !

Pour le même prix, sans escroquerie 

Électrisée écologique

Tu t’feras des muscles et un peu de cœur

Tu retrouveras certains plaisirs


Inavoués

Réveillé par deux gros blaireaux


Dans un sommeil profond, dans un rêve extatique

J’entendis la voix rauque de Julius Évola

M’engueuler sèchement sur la leçon manquée


Il y était question de la doctrine aryenne

Du combat, de la victoire. Une vieille conférence

De décembre 40, au palais Zuccari


Pourtant j’avais bossé ! Mais ne retenais rien ! 

Des histoires d’un autre âge, des histoires révolues

Des histoires sans moi… On ne changerait plus rien !


Il se leva soudain sur cette immense estrade

Une lumière m’éblouit. Il pointe son index

Vers l’élève insolent, me gronde comme un enfant


Je suis paralysé, mais les rideaux se ferment

Et me plongent dans le noir… Dans cette obscurité

Me parviennent les échos d’un crissement organique


Bien plus criard encore, voire carrément strident

D’une jeune fille en rage criant comme à la mort

J’ouvre péniblement un œil courbaturé


*


Je me réveille alors à demi, prends conscience

Que le grabuge vient du côté de la rue

Du côté lumière fade. Le cri redouble alors


S’y ajoute le braillement d’un mâle aussi frustré

Qu’une hyène affamée. Je vais vite à la fenêtre !

Il n’y a rien que la nuit ! Il faut porter secours !


Dehors juste en slibard, torse nu, sans lunettes

Le spectacle s’offre à moi : deux gros blaireaux dans une 

Décapotable grise qui se crêpent le chignon


Le mec bastonne la fille à grands coups de torgnoles 

Elle réplique en piquant ses longs ongles dans son cou

Je vois du sang couler sur ses doigts de vipère


J’essaie de les calmer, j’essaie par les mots 

Je gueule tout bassement en direction des gueux

(Pour ne pas réveiller les voisins endormis)


Des phrases anodines qui comptent quelques sons

« On se calme les enfants ! S’il vous plait, je dormais ! »

Je perds très vite patience et contourne la Peugeot


J’ouvre la porte conducteur… aucune réaction

Ils sont toujours en crise, ne m’entendent même pas !

Tant pis, je me résous, je mitraille le gros lard !


Droit dans sa face de porc, j’entends craquer son nez 

Je vois ses lèvres ouvertes, le blanc de l’œil qui pend

Les cris s’arrêtent alors, il ne bouge vraiment plus


Sa chérie s’est barrée sans même me dire au revoir

Je trouve tout ça d’un coup beaucoup plus raisonnable

La nuit sera paisible… Je rentre chez moi sagement


Mes oreilles sifflotent, j’ai la gorge un peu sèche

Une heure et demie plus tard, je structure ces déboires

J’écris comme Julius cette voie de la victoire



Trajectoire commune


« Ci-git un homme dont le nom a été écrit sur les flammes. »


Maurice Premier, L’aube ternie


Quelle trajectoire sera suivie

Avec les copains d’autrefois ?

Qu’est-ce qui nous reste de tout cela ?


Pour commencer, un boulot stable

Pas s’faire virer par chaque patron

Même les plus cons

les plus vicieux

les plus radins

les plus anxieux

Essayer d’ramener du pognon

Acheter aussi tout un tas de trucs 

Qui servent à rien

Pour montrer qu’on 

Fait comme tout le monde 


Certains seront déjà partis

D’autres achèteront une maison

Auront une femme et puis des mômes

Un potager 

Abandonné

Un chien docile

Ou une bagnole à l’entretien

Une machine remplie de babioles

Qui tournera chaque matin

Tout sera prévu pour l’entretien

Et une bonniche pour le repassage

Et une bonniche pour le carrelage

Et une bonniche pour les enfants


Ce qu’on vivra en communion ? 

Toutes les douleurs articulaires

Le dos qui grince, les allergies

Toujours plus denses

Sans compter les lendemains de

Veille brisants

Ceux qu’on assume vraiment qu’après 

Trois ou quatre jours d’anesthésie


Ce qui fait peur ? La maladie 

Et les caries qui se répandent

(Comme des sauterelles dans un champ)

Régime strict ! nous dit le saint

Mais on dérape toujours en bande


Vingt-cinq années à louvoyer

Vingt-cinq années à rigoler

Vingt-cinq années ! Rien n’a changé… 

On fait pareil que nos ainés

On boit des coups en rigolant 

À la terrasse des cafés

On épie la petite serveuse

On commente le dos des passants

On leur invente une vie aveugle

On va se chercher une pita

Qu’on bouffe en rue entre deux bars


Jusqu’où va ce capharnaüm ?

Quand atterrir complètement

Arrêter doutes et réflexions ?

On attend juste que tout passe

On attend que tout ça finisse

On se demande qui va partir 

Qui sera le suivant, et puis comment ?

Et quand le Jugement du dernier 

Sera pour lui enfin livré…


Désordre II


Consummatum est


Les p’tits avant les grands, peu importe la taille

Les enfants précéderont les vieillards qui trainent 

Les racines pourrissent avant le fruit joufflu

Et les graines s’assèchent avant la feuille verte


Les anges quitteront avant les assassins

Peu importe les louanges, peu importe le délit 

L’intelligence finit comme une simple idiotie 

À l’abandon et triste. La connerie, elle, survit 


Aucun ordre pour partir, aucune logique non plus

Même la Vie s’écrit dans l’esprit du contraire 



Something in the way


Étendue grise qui consiste à s’exhiber

Viable, heureux, fertile, fécond et pondéré

Enchanté, mesurable, aéré, souriant


Étendue grise qui absorbe le vivant

Dans ses mailles infinies de cordons plastifiés

Défilé continu d’arrangements divorcés






Then it’s white


Je referai tout 

La moindre ligne, le moindre espace

La moindre lettre, et chaque mot


Je referai tout, sans colmater

La moindre brèche, ni corriger

La moindre erreur


Je referai des fautes

Encore plus grosses, et bien plus graves

Qu’elles soient de goût ou de raison


J’accepterai le vide futur

Qui n’a cessé de me tendre les bras

Ce présent simple prématuré


Je referai tout, sans hésiter

Même les choses sales, les vérités

Et les mensonges, dans le même ordre


Je referai tout

Même ce qui blesse, à éviter 

Ce qui tabasse, qu’on doit cacher


Je referai tout et sans pitié

Les guerres et les combats perdus

Les insultes et les errements


Je referai tout sans arrêter

Les retards chroniques, les bières gerbées

Les coups perdus, les impasses sombres


Cette vie est un cahier de brouillon

Où les ratures s’accumulent

Ce cahier qu’on laisse trainer 

Même sur la lunette des WC

Un cahier qui risque de cramer

Quand tu l’oublies devant la cheminée 

Un cahier déjà oublié

Entre les coussins du canapé

Sur la poubelle de la cuisine


Dans ce cahier, je ne changerai rien



Juillet 2021




Cher N


« Dans une entreprise aussi dangereuse que la guerre, les erreurs engendrées par la bonté sont précisément les pires. »


Clausewitz, De la guerre


Les brouillons doivent brûler, ou être découpés

On ne peut les laisser dans un sac en carton


Ils sont toujours conscients, et contemplent ce monde 

Ils attendent une suite, ils attendent un instant

Ils attendront toujours la dernière correction

La dernière mesure de vérification


Les brouillons doivent brûler, ou être découpés

Pour qu’on n’entende plus leurs cris de désespoir


Maintenant


Pour Arthur Cravan


Cinéma sans image

Radio sans musique

Télévision sans image

Poésie sans musique

Livre sans image

Roman sans musique

Paysage sans image

Nature sans musique

Séparation sans image

Liaison sans musique

Couleur sans image

Rêve sans musique

Révolte sans image

Vécu sans musique

Voyage sans image

Espace sans musique

Lieu sans image

Réalité sans musique

Vision sans image

Chant sans musique

Cadre sans image

Voix sans musique

Paix sans image

Paradis sans musique

Éclipse sans image

Jour sans musique

Aquarelle sans image

Portrait sans musique

Réveil sans image

Nuit sans musique

Guerre sans image

Sérénité sans musique

Énergie sans image

Mouvement sans musique

Parabole sans image

Miracle sans musique

Éclaircie sans image

Tonnerre sans musique

Caverne sans image

Néant sans musique

Vacarme sans image

Peinture sans musique

Amour sans image

Sexe sans musique

Naissance sans image

Chaos sans musique

Destruction sans image

Élégance sans musique

Destin sans image

Virtuosité sans musique

Enfer sans image

Raison sans musique

Langage sans image

Pensée sans musique

Image sans image

Et musique sans musique



Ils ont la mémoire courte


« Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu’ils sont parqués en masse, et à l’étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d’une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l’analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maitres. » 


Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni


Ils ont la mémoire courte de poissons rouges fragiles

De vagues impressions des événements passés

Il y a quelques années (2020-21)

Ils vivaient enfermés dans leur chaumière étroite


Masqués partout, tout le temps, de la douche au resto

Ils calquaient leurs mouvements sur le téléviseur

Les ordres étaient simples : que plus personne ne bouge

On donnait sur chaque chaine le décompte des morts


L’ennemi invisible se cachait sous chaque lit 

Et pour se protéger, ils ont leur CST

Précieux laissez-passer, pour boire une tasse de thé

Pour ronger lentement un vieux croque-monsieur


Certains contestataires totalement subversifs

Comme de vrais rebelles, feignirent de chialer

Sur la place Saint-Lambert derrière une assiette blanche 

Griffonnée à la hâte : #SOSassiettesvides


Mais une fois l’arrivée du premier chèque en bois

Les activistes partirent sagement à la niche

Plus aucune rébellion quand on frotte un billet !

Quand on frotte un billet, on annule la révolte ! 


Après ce terrorisme médiatico-boursier

Le miracle vaccinal tomba enfin du ciel

Et une seule devise : « Plus c’est gros, plus ça passe »

Fit le tour de la Terre expéditivement 


Quelques années plus tard, les mêmes poissons fragiles 

Sont abasourdis par les nouvelles statistiques  

Multiplication des cancers chez les jeunes

Est-ce dû à la malchance ou à leur train de vie ?


Ils s’inoculent toujours leur quotidien de vices

Télévisuelles immondes pour se convaincre encore

Ils construisent leur tombeau une demi-heure par jour

Sur les mêmes images, et sur les mêmes peurs


C’est sur ce mausolée transpirant de laideur

Que vingt-quatre fois par jour, j’irai cracher ma bile


Encore un très moyen


Rien ne dépasse, rien de très lourd

Et rien ne change


Plus rien d’amer, plus rien d’acide

Aucune charge


Train du confort jusqu’à toujours

Une route très droite 


Sans un feu rouge, sans un virage

Sans un carrefour


Aucune bagnole, aucun amour 

Juste l’horizon


Sans une goutte de pluie au sol

Ni dans le ciel


Aucun passant, aucune énigme

Sans aucun mot


Une route très plate sans aucun arbre

Sans un buisson


Parmi nulle part, endroit paisible

Sorti du temps


Aucun mensonge, aucune fable

Rejoins les Cieux, toujours en paix

Mécanismes corporels


Le corps est une machine qui tarit lentement

Os et nerfs, muscles et peau perdent leur activité

Plus assez de calcaire, plus de vitamine D

Rongés par un cancer ou des hémorroïdes

Les éléments s’altèrent, et notre morale plonge

Par le tube digestif, nous perdons notre foi


Il en faut souvent moins pour me faire inquiéter

Un bouton sur le front, une couille qui chatouille

Une tache dans le cou, les ongles qui noircissent

Une paupière qui palpite, les cartilages qui grincent

Une dent qui balance, un furoncle sur le cul

Un tympan qui bourdonne, un doigt de pied qui s’endort !


Je ne tergiverse pas, rendez-vous aux urgences

(J’ai pris un abonnement, je suis un régulier)

Au moins trois par jour, l’hôpital n’est pas loin

Les pauvres infirmières sentent que je déraille

« Allez rejoindre les pourris, ou un bon hôpital

Psychiatrique. Lierneux ou Notre-Dame des Anges ! » 


J’ai compris maintenant que personne ne me croit…



Propagande extrême


« Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » 


Arthur Cravan, Maintenant 


Des Preciado ou des Despentes

Les militants aux pieds fragiles

Les spécialistes de l’inversion

De chaque valeur traditionnelle 


Aux cernes remplis de tumeurs noires

Aux accents de calvaire intime

Leur but ultime : nous rendre bestiaux 

Mélanger âmes et macchabées


Brassant des thèmes d’enterrement

Drogues rebelles, changement de genre

Viol ou inceste, profanation

Tout ce qui est bon pour leur business


Ils mouillent leur plume dans un pot de chambre

Qui déborde de leur existence

Pour faire vibrer leur propagande

Qui abolit l’humanité


Enchaîner


« L’amour qu’on porte à l’homme le rend meilleur, la haine le rend pire, même quand on est soi-même cet homme. »


Jung, Psychologie et Alchimie


Tout est voué à disparaitre

Arbres et oiseaux, plumes et écorces

Le goût du miel sur tes paupières

Forêt, campagne, blés et myrtilles

La farandole d’une autre fois

Tous nos réveils, tous nos sursauts

Rien ne perdure dans ce chaos

Le vent chavire entre ces lignes

Du remplissage, des abandons

Beaucoup d’erreurs incorrigibles

Une lente brise qui fatiguera

La peau des murs, les heures passées

À te compter sous l’oreiller

Parmi les draps, sur l’oreiller

Une lente brise percolera

Sur tes cheveux bruns, tes yeux bronzés


Balade nature : à la découverte des plantes sauvages comestibles


Où foutre les pieds dans ce sinistre ?

Sainte-Marguerite, Saint-Nicolas ?

Dans l’bas de Jupille, vers Cornillon ?


Saint-Léonard ou dans l’Longdoz ?

Les urinoirs, place Cathédrale ?

La rue Saint-Gilles, très tard le soir ?


De chaque côté ? une ville pillée

Détériorée par tant d’années

De gestion mégalomane !


Par des clochards et des idiotes

Pour qui on s’empresse de voter

Mais qui se foutent de notre quartier !


P’tit coup d’karcher sur le sommet

Une grande prison pour les stocker

Ou refaire les routes ? se faire pardonner !



Pour le futur


Aphex Twin – Petiatil Cx Htdui


J’espère pouvoir écrire (un jour, si j’ai le temps ?)

– Bien avant de mourir, pour pouvoir l’exhiber –

Si ce n’est le plus beau,

Le plus long, le plus grand, le plus fou, le plus fort,

Le plus retentissant,

Le plus resplendissant des poèmes vivants 

Que cette chienne d’Histoire portera de son temps


Un poème si dense, si sublime, si fin,

Si noble, si splendide, si pur et si brulant,

Si saturé de feu que ces pages crameront,

Emporteront avec lui, la table et la charpente,

Les murs et mon crayon, le visage des passants 

Un poème si magique, un poème magnétique,

Que les vagues salées ne reviendront jamais


Un poème enivrant qui dépasse le plaisir

Que même la Perfection finira par envier

Un poème si proche, un poème si lointain

Que chaque éternité pourra s’y évanouir 

Un poème bourgeon préfigurant la fleur

La fleur incandescente préfigurant le fruit

Le fruit mûr qui pourrit, emporté par la terre 


J’en oublierai presque origines et matières

Le noyau et la vie, la fin de son sourire

Les souvenirs cloués sur le tableau en liège

Me rappelleront le vide où je suis suspendu



Chasse & Pêche


« Le mauvais chasseur, il voit un truc, il tire quoi… Il tire… Le bon chasseur ?... il voit un truc, il tire ! Mais euh, c’est un bon chasseur… »


Les Inconnus, Les chasseurs

 

Pour tous les maladroits inexpérimentés

Ceux qui ont mal au cœur, tous les abandonnés

Pour les illusionnés, tous les vrais romantiques

Ceux bercés par le rêve du Désert amoureux

 

C’est comme dans la forêt, ou au bord d’un étang

Il vous faut chasser large, et pêcher patiemment

Il faut partir vaincu, ne pas trop espérer 

Les proies deviennent rares dans cette folle jungle


Plusieurs cibles dans l’viseur augmenteront vos chances

De remplir votre panier, et vos gros ventres ronds !

La qualité, Messieurs, n’est approchable que

Par une étude précise du champ quantitatif


La tendresse s’arrache aux bras des illusions

À gros coups de canon et de fusils à pompe

Restons très vigilants, son venin est mortel

C’est pour la digérer qu’elle endort sa victime 


Quand notre cible se pointe au centre du viseur

Qu’elle exhibe un morceau de son joli museau

Un téton, une jambe, un ventre ou une croupe

Il faut rester de marbre, ranger la poésie

 Sans rêver une seconde, le doigt sur la gâchette

Appuyez prestement sans jamais sursauter

Abattez votre proie d’un coup entre les yeux

Ramenez sa carcasse devant le feu ouvert


Rongez le dernier os et aspirez la moelle

Finissez votre verre, rotez énergiquement 

Pour avertir la table de votre digestion

Repartez en campagne en tirant des leçons



Le jardin des parents


Une maison quatre façades sur la Nationale 3


Juste ce carré d’herbe avec un poulailler

Et deux, trois animaux qu’on nourrissait fièrement

Une petite terrasse rouge sous un toit ondulé

Le grand barbec’ orange et sa longue cheminée

Un rosier surplombait l’allée vers le garage

Tout au fond, l’atelier où le père travaillait

Une voiture à pédales, un vélo à quatre roues

Quelques jouets d’enfant, un bac rempli de sable

Où de lents escargots glissaient sans se presser

Décor entrecoupé d’une voisine garçonne

Qui gueule pour annoncer l’assaut de la barrière

Séparant nos jardins, et venir nous rejoindre

Pour jouer au ballon, à cache-cache ou à touche

Pourquoi ne peut-on pas rester dans le passé

Ne plus jamais sortir de la boucle enchantée ?

Pourquoi les événements ne peuvent-ils perdurer ? 

Pourquoi tout ça n’est-il pas resté jusqu’ici ?


Amoureux de la colère


Je suis fainéant. Depuis toujours. Je suis né une dizaine de jours en retard… Je suis peut-être un flemmard de naissance ? Peut-on s’entrainer à vouloir ne rien faire ? C’est certainement le truc le moins cher : ne rien faire.

J’avais progressivement perdu le gout de lire. Perdu le gout d’écrire. C’était peut-être la faute des autres, du temps qui passe, de la nature qui ne s’arrête pas ? J’étais las de la répétition. 

Je n’étais plus adapté au circuit, alors j’ai fait comme d’habitude : je me suis allongé en attendant la suite. La prochaine cible, la prochaine guerre, la prochaine chute.  



Les transports en commun


Dans chaque cargaison, et à chaque saison


Je regardais les gens assis autour de moi

Tout l’monde crevait de froid, certains éternuaient

Des narines coulaient de grosses flaques verdâtres


Au-dessus de nos têtes, des messages accrochés

‘Bien voyager ensemble’, ‘Éviter les sanctions’

Le silence remplissait le volume mobile


Malgré l’odeur de trans’ qui stagnait divinement

Les passagers serraient entre leurs mains tremblantes

Une lumière crue qui hypnotisait les sens


Ils étaient automates, mus par une énergie

Vidée de toute substance. Ils s’occupaient vaguement

De quelques arguties répandues sur l’écran


Les portes se refermaient sur nos âmes qui trainent

Le navire s’envolait dans un brondissement

Lourd et assourdissant. Personne ne broncha


Moi, je tape sur l’épaule de l’ignare devant moi

Qui, avec son gros sac noir rivé sur le dos

Me compresse la panse, m’empêche de respirer


« Hey, gamin, tu veux pas le déposer à terre ? »

Le gamin obéit imperceptiblement

Il range son cartable à l’endroit où j’ai dit


Nous arrivons doucement à l’arrêt demandé

Celui du Pont des Arches. Je laisse derrière moi 

La collectivité usagée et banale



Liège, le 20 décembre 2024



Un déséquilibre


Quelque part dans mon corps, entre la tête et le bide

Des décharges électriques (à travers tous les nœuds

Formés par une toile de névroses successives)

Déchirent chaque muscle, et chaque bout de peau


Elles divisent mes nerfs en très fins filaments

Qui pendent dans le centre de faisceaux cellulaires

Le contact est rompu, j’ai perdu la moitié

De ma mobilité… côté droit sclérosé


Je n’ai jamais compris comment les détacher

Je subis ce chaos (interne et silencieux)

Depuis presque vingt ans. Des montées, des descentes 

Qui carbonisent ma gorge par une nausée subtile


Je suis peut-être juste l’éternelle conséquence

Du grand dérèglement glandulaire, sensoriel

Hormonal, digestif, génital, sensitif 

Musculaire, surrénal, bactérien, microbien ?


Je mérite peut-être les murs blancs de l’hospice

Les brouettes de médocs, et les intraveineuses

Les méchantes infirmières, les piqures dans les fesses

Pour calmer mes pulsions, mes instincts maléfiques ?


Il faudrait que je quitte cet endroit dégueulasse

Il faut que je m’extraie de cette tombe fanée

Dont la peau m’emprisonne ; j’aimerais être soulagé

Pour éviter le pire : l’autodestruction

Altération


J’attends sur les toilettes la fin de leur appel

À travers l’antichambre, j’entends le ton monter

Dans la chambre, elle gueule sur celui qui est passé


Ils ne s’entendront plus, c’est irrémédiable

Chacun repartira dans ses vieilles évidences

Ils auront toujours tort, même en ayant raison


Le chat dans la baignoire m’analyse et se cache

Sous le tapis de bain qui traine sur la cloison

Ses oreilles sont droites, ses yeux ne clignent pas


Je coule une dernière pisse. Il faudra que j’me casse

Que j’abandonne encore, car je ne suis qu’un lâche

Il n’y a plus de raison de croire en l’existence



Plein hiver


La nuit fut vraiment courte, la couverture pendait

Au bord du lit défait. Dehors, c’était humide

La pluie périclitait sur le camion-poubelle

Qui réveillait les gens en accueillant les bennes


J’entendais les volets des voisins se lever

Une vieille caressait le pelage de son chat

Sur sa chaise à bascule, elle mangeait du raisin

L’aube annonçait lentement la reprise des usages


La nature sifflait périodiquement 

La fuite des orages, le retour du soleil

L’enchainement mécanique des habitudes forcées

La journée arrivait, les palmiers palpitaient


Il y avait une chapelle au fond du paysage

Les prairies verdoyantes regorgeaient d’allégresse 

La fumée du café flottait dans le salon

J’attendais ton réveil en comptant les nuages


La vie professionnelle


« Une augmentation brutale du salaire (abstraction faite de toutes les autres difficultés, abstraction faite de ce que, étant une anomalie, il ne pourrait être également maintenu que par la force) ne serait donc rien d’autre qu’une meilleure rétribution des esclaves et n’entrainerait ni pour l’ouvrier ni pour le travail la conquête de leur destination et de leur dignité humaines. »


Marx, Manuscrits de 1844


Des singes dans une cage parfois électrifiée 

Des clones superficiels qui agissent sans but

Manageurs arriérés trainant dix ans de retard

Sur la technologie, et l’actualité

Qui déplacent lentement leur carcasse putride

D’un couloir à l’étage tel un troupeau de vaches

Amaigries par l’alcool dont on peut voir les os

À travers une peau transparente de vie 


Rien de très passionnant, une cure d’immobilisme

Ne pas aller trop vite, rester au ralenti

Un long embouteillage rempli de réunions

Des bocaux saturés, de réflexions ratées

Aussi inemployables qu’une jambe de bois

Pour ce vieux pélican ; une armoire remplie

Un programme fragile, une expérience ratée

Après tout, à quoi bon, continuer la lutte ?


Alors si toi aussi, tu t’emmerdes au boulot

Si ton boss subtilise tes heures supplémentaires 

N’attends pas la pension, tes jours de maladie

Les 89 ans, mais prépare tes adieux

Condamne ton casier, abandonne ton casque

Brule ta salopette, humilie ton patron

Pique la caisse au passage, et pète dans le micro

Fous cette merde de carte de pointage au bûcher


Rejoignons les forêts, les champs et les rivières

Laissons l’azur polir la surface de nos joues

Profitons des saisons, du temps, de la nature

Détruisons les menottes de notre liberté


Ce qu’il reste du monde


Il ne reste plus rien du monde qu’on a connu

Tout était merveilleux, paradisiaque et sain

Il ne reste plus rien du monde raisonnable

Florissant sanctuaire de génies inspirés


Il ne reste plus rien du monde qu’on a créé

Un monde où la vie pouvait encore s’exprimer

Librement. Où la vie pouvait encore trouver

Le temps de ralentir pour prospérer fièrement


Dès lors nous sommes cernés par une horde de nuisibles

Des racailles exotiques, aux racailles financières

Des racailles gauchistes aux racailles élitistes

Nous sommes encerclés par une vermine hostile


Ils se sont infiltrés silencieusement

Ont profité de notre serviabilité

De notre gentillesse, de notre complaisance

Nous avons laissé faire sans arrière-pensées


Dans le monde actuel, le Marché, ce führer,

Réifie nos âmes, et contrôle nos cœurs

Une expérience sociale implacable et sournoise

Qui se perpétuera jusqu’à la fin des temps


Dans le monde actuel, le Capital écrase

Le moindre sentiment, la moindre volonté

Les sourires innocents et les rêves futurs

Il mène par le nez l’avancement historique


Ce monde mortuaire extermine les gens

La natalité meurt, les enfants changent de genre

Les bourses amincies perdent leur séminal

L’avenir de l’homme est mince, celui des femmes s’éteint

 

Reprenons le contrôle, levons notre étendard 

Enfonçons jusqu’au cou la lame de notre épée 

Dans les traitres et les faux ! Égorgeons les impurs !

Pendons-les par les couilles sur la place publique


Une journée de formation


Devant un auditoire qui semble médusé

Le formateur commence par une présentation

De son parcours de vie, de sa bonne volonté


Il distribue des notes claires et intelligibles

Brode quelques concepts, et une structure facile

« Intro, Chapitre premier, Hors-d’œuvre et Conclusion » 


Tous les visages fixés vers l’orateur loquace

Semblaient déterminés à percer les secrets

Les plus intimes de la cybersécurité


Caché derrière l’écran, il envoyait ses slides

À l’aide d’une commande. Lentement le nuage

Des hallucinations parvint à me hanter


Mes paupières étaient lourdes, j’étais hypnotisé

Mon corps s’alourdissait, je devenais inerte

Le monsieur m’envoutait avec sa voix suave


J’ai profité du calme pour ouvrir la fenêtre

La ville était sereine du 17e étage

J’ai déployé mes ailes pour l’espace infini



Chier entre les gouttes


SOTL – Broken Harbors


Dans cette chute agréable, le reflet des carreaux

Formait un tourbillon secret, fragile et tendre

Une douce illusion kaléidoscopique


Le sommet d’une église apparaissait au loin

J’avais besoin de croire que tout irait très bien

Qu’un futur souriant me prendrait dans ses mains


J’avais besoin de croire en un tout salvateur

En un univers pur débordant de candeur

Qui pétrirait ma chair de chaleureux câlins


Je voyais le visage des anciens lendemains

Les copains, les voisins et la dernière histoire

Leur regard était fixe, leurs yeux étincelants



Revenant


Des êtres éternels plutôt inaccessibles


D’ici, je voyais le bâtiment gris d’Ethias

Le parfum du matin, et la couleur du ciel

Me rendaient nostalgique


Il y avait du rose tout au bout du tableau

Les passants dérivaient au milieu des nuages

Ils perdaient leur visage



En pré burnout


Tu te réveilles pendant la nuit

En pleine surchauffe d’objectifs

Tu trouves ça cool, tout est normal


Tu passes très vite devant le miroir

Tu évites de te confronter

Droit dans les yeux. Tes cernes tombent


Semaine, weekend, un acharné

Stakhanoviste, un courageux

Le boulot, ça te rend heureux ! 


Mais le vent tourne, tu ne l’entends pas

Mémoire qui flanche, concentration

À la dérive, et tu compenses


Plus tu avances, plus tu recules

Tu te replies sur ton nombril

Tu n’vois plus rien, le Moi s’efface


T’es dans le déni, tu deviens sourd

Malgré les avertissements

Tu t’y mets double… Et ne dors plus


Les bras qui pendent, les joues pâteuses

Tu craches à terre une glaire verte

Plutôt collante, au gout amer


Ça sent la fin ! Secoue-toi bien !

Ton corps prend l’eau, tu es noyé

Ton esprit crame, part en fumée


Nervous breakdown, tu deviens limite

C’est l’engrenage, et tu consultes

Un vieux médecin qui te file des trucs


Et quelques mois de maladie

De quoi relire ce poème

Et digérer la strophe suivante


Personne sous terre avec son fric !

Casse-toi de là ! Ton gros patron

Qui roule sur l’or, te l’rendra pas !  



Even if you’re never awake


Le seul réel artiste serait une sorte de Dieu 

Le Créateur de tout, et de tout en même temps


Fidèle à ce qu’on touche, fidèle à ce qu’on sent

Fidèle aux mouvements, fidèles à nos pensées


Son œuvre sera construite comme un cri de révolte

Contre le cours d’un monde auquel il est fixé


Nous la reconnaitrons sans jamais l’avoir vue

Et traversera le temps et les dimensions


Il usera de Beauté pour façonner le temps

Et usera du combat en refusant les armes


Et la fraternité pour pierre de soutènement

Maçonner un empire rempli de liberté


La culture de la limite


« Attention à l’Hippopo-Tram ! Il a besoin de 30 mètres pour s’arrêter. »


Auteur anonyme (2024)


En trois P et deux O, mot-valise qui sublime

Ce noble avertissement, bouscule notre langue 

À faire pâlir d’envie les génies littéraires

Et les plus grands poètes de notre Cité ardente !


Hippopopopo-Tram ! semblerait plus lyrique

Apporterait du charme, et de l’agilité

Serait à la hauteur du sérieux d’un projet

Audacieux, généreux, discret et accompli 


Mot-valise divin qui enterre à jamais

Dans le puits de l’audace, les préjugés aigris

Les jalousies injustes, et les mauvaises langues 

Non mais sérieusement ? Pour qui se prennent-ils ? 


*


D’ailleurs qui peut encore douter des fruits de ce

Chantier, quand il voit ce beau serpent électrique

Aux courbes fermes et denses sous sa solide robe 

S’étendre nonchalamment dans les échos d’un gong ?


Qui peut critiquer ce rêve pharaonique

Qui commence à Sclessin, traverse le centre-ville

(Fuie par ses habitants, et par ses commerçants)

Jusque dans les fins fonds de la cité de Droixhe ?


Qui peut encore douter du sérieux du projet

Et de sa bienfaisance pour les gens du quartier ?  

On se réjouit déjà du tourisme de masse

Qu’il va transbahuter aux quatre coins de la ville

 

*


Voilà comme par magie, un milliard des cieux !

Pourquoi toujours se plaindre d’où va votre pognon ?

Alors que les écoles et les routes communales

Sont en état de ruine, à l’abandon total


Un milliard d’une poche ou un milliard d’une autre ?

Avec des intérêts ? un taux fixe ? ou variable ?

Remboursable en trente ans par le contribuable ?

Sur une bonne dizaine de générations ? 


Un milliard qui vient peut-être de l’au-delà ? 

Un milliard par-ci, un milliard par-là !

Un milliard en sandale, un milliard en poussière

Pour une mise à jour des carrosses à cinq sols 



Dans une pizzeria


Au fond d’un village ardennais…


Une heure trente qu’on roulait, nos ventres palpitaient

D’une faim suffocante. Le premier dit à l’autre

« Pourquoi pas la gargote qui clignote là au bout ? »


On a pris la première table qui arrivait

Coincés au fond du bouge près du four électrique

On s’intercala sagement entre les deux bavards


Le p’tit vieux à ma droite se sentait invincible

Il agitait ses membres autour de sa pizza

Sa femme réceptionnait son délire hypnotique


« Il faut soutenir Macron, il faut partir au front !

Envoyer nos soldats contre Poutine, le Méchant ! 

Se battre jusqu’à la mort contre cette invasion ! »


Pour sonner stéréo, sur la table de gauche

Une conversation qui n’avait rien d’intime

Une jeune plouc éructait sa science de comptoir


« Le vaccin c-19 a sauvé le genre humain

Il n’y a que les Fascistes pour penser le contraire ! 

Qu’on les confine encore, qu’on les pique de force !»


Pris entre les deux feux, je resserrais le poing

Et soufflais une somme de douces violences

Que je dissimulais avec tempérament 


Mais comme dans une fable (une histoire à rebonds)

Ma partenaire glissa du lit de sa sagesse 

Et prit courageusement le taureau par les cornes


« Vous formez une jolie paire de petits comiques

Ou bien devrais-je dire, de parfaits imbéciles

Vous vivez certainement d’une foi infaillible

En tout ce qui pétille, bref en tout ce qui ment ! »


« Baisse le regard papy ! J’enverrai tes enfants

Et les générations qui porteront ton nom

Se faire trouer la peau, se faire ouvrir le cou

Pour défendre cet ado que tu chérissais tant ! »


« Et toi, petite conne, va soigner cette acné 

Épile cette moustache, et brosse-toi les dents

Ravale bien cette bile qui te sert de cerveau

Tu es le patient zéro d’une expérience sociale ! »


J’ai baissé le regard vers le triptyque gourmand

Fait semblant de penser à la ‘quatre fromages’

Aux assortiments de pâtes végétariennes

J’ai fait comme d’habitude : j’ai fui dans le bon sens   



Insensé


Écrit-elle à un autre lorsque j’écris ces lignes ?

Pense-t-elle au suivant, à son ancien amant ?


Serais-je une fois de plus celui qu’on abandonne

Tel un chiffon miteux dans ce long vide-ordures ?


Serais-je encore une fois celui qu’on écrabouille

Pour s’essuyer les pieds comme sur un paillasson ?



En la majeur


The Dead Texan – The Struggle


J’ai pris ça sur le dos, sans poser de questions

Acquiescé mollement le malheur éternel

Toutes les merdes passées, et puis celles à venir

Les panneaux qui défilent et les sens interdits 


J’ai attendu la suite sur le bord de la route

Le sifflement du vent et celui des oiseaux

Guidaient ma solitude, et le soupir suivant

Je prenais conscience que nous ne serions plus seuls


Sous les voutes de la gare, les échos d’un navire

Caressent mes tympans et mon visage blafard

La prochaine tempête nous attend en silence

Les heures passent, il faut vivre dans l’inconditionné

 


Libre-arbitre


« Qui donc en effet te distingue ? Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? »


1 Corinthiens 4 :7


On ne pourra jamais être totalement

Dissocié, affranchi, libre et indépendant

Nous descendons toujours de la chair des parents


Nous sommes intégralement soumis à ces fantômes

Ancestraux qui nous bercent depuis la nuit des temps

Les cellules de notre corps flottent dans l’éternel


On ne rachète pas les souvenirs


Doit-on tout conserver dans notre intimité ?

Doit-on laisser filer les souvenirs inutiles

ou s’accrocher au moindre 

mouvement de la rétine ?


Est-ce que tout ce que je vois sera enregistré ?

Est-ce que tout ce que je vis sera expertisé ?

Est-ce que tout ce que je sens sera pérennisé ?

Est-ce que tout ce que l’on sème portera le futur ?


Dois-je détruire les deux boites 

à chaussures sous le lit ?

ou conserver fièrement l’ensemble de ces reliques

comme on garde un trésor ?


Sommes-nous responsables de ces fausses chimères ?


Nous resterons peut-être 

les souvenirs négatifs 

que d’autres conservent intacts 

aux creux de leur enfer 


Pour Laurence


SOTL – Ballad of Distances


C’était en juin, j’errais toujours dans le silence

Environné par la poussière

Je me tournais vers l’infini, j’avais mes chances


Je rejoignais les paradis artificiels 

Les comédies instantanées

Le présent vide, abandonné, passait serein


Soudainement, au loin, dans l’enceinte du Parc

Tu m’envoies un signe de main

J’ai embrayé, je t’ai perdue dans la cohue


Les jours suivants, dans un brouillard de solitude

J’ai supprimé tous nos échanges

Et puis soudain, tu apparus dans une nuit


Il n’y avait plus de hasard indifférent

Et la chaleur, passionnément, nous a bercés

Pour m’atteindre à travers le cœur