Désordre premier
« Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »
Apocalypse 3, 15-16
Tout ce qui suit est faux/Tout ce qui suit est vrai
Profiter de ne rien faire
surtout ne rien
faire
rester couché
immobile
sur le plumard
et admirer
le plafonnier
rester couché dans l’herbe haute
laisser le soleil poussé par le vent
atterrir sur notre peau
nous réchauffer
attendre le prochain raz-de-marée
contempler l’eau qui dérive
sans jamais y toucher
Accumuler les décombres
sans jamais les ordonner
Une sensation unique
que la plus grande poésie
ne pourra jamais
jamais nous offrir
Chaque seconde
le couteau à la main
produire une Guerre
totale, continuelle et acharnée
Tout est conflit quand on se trouve
Incendie des entrailles puissant et affamé
pour rejoindre le présent
Rebondir contre l’instant
ennemi perpétuel
C’est l’affrontement qui compte
les coups à ramasser
et ceux qu’on va donner
Isolation complète. Devenir le silence
Se murer dans l’opaque. S’installer dans le cœur
enfin l’abandonner
Renaitre sur un gros tas
de cendres
et se faire
oublier
C’est pas mal, dis
La sonnette de l’appart’ tinta légèrement
C’était un extrait de La Neuvième Symphonie
Que j’avais programmé pour vibrer joyeusement
Égayer la surprise, modérer mes attentes
Il était enfin temps qu’elle se pointe au rencard
Je supporte très mal les clampins en retard
Elle laisse trainer son doigt sur le nouveau pressoir
(Une cloche numérique) pour emmerder son monde
J’me précipite alors, et de l’autre côté
Elle répond par des cris langoureux et suaves
Je déverrouille la porte, elle glisse dans mes bras
Atterrit comme une fleur, comme une lettre à la poste
Je la tire par le bras, elle relève sa jupe
Trace un demi-tour vif, et dévoile ses fesses
Confidentiellement. Aucune excuse ne tient
Elle a tué le retard, étouffé mon aigreur
Je songe confusément au plus grand des poètes
Qui se plaignait souvent par cette litanie
Le cul des filles ne vaut pas une symphonie
Il doit être enterré sur-le-champ et vivant
Mon rendez-vous soulève le haut de son enveloppe
Et dévoile une paire ! de quoi me méduser
Son prénom ? plus d’idée ! C’était un accrochage
Hier soir au Bertina. Ça doit finir par -ie ?
Je referme la porte, la coince dans le hall
Elle défie mes avances, se suspend au vestiaire
Je rejoins l’acrobate. Nous sommes des macaques
Accrochés à la tringle, dans une jungle de manteaux
En arrière-plan, Beethoven tournait incessamment
Les cinq secondes bloquées dans l’appareil Bluetooth
Sans prévenir, les attaches rompirent de chaque côté
La penderie me tomba en plein milieu du crâne
Le cul au sol, l’apôtre rigole sans se ravoir
Elle éclabousse notre chute d’un commentaire léger
« Joli coquard, mon gars ! mieux que ta calvitie ! »
Je sens couler sur ma joue un liquide chaud
Des traces rouges sur ses doigts qu’elle agite devant moi
Mon visage tremblait. Elle lève son index
Le lèche délicatement en murmurant dans le
Creux de mon oreille tiède : « Amis pour toute la vie ? »
Quelques pas indiscrets caressent le corridor
C’était la femme d’en bas : « Monsieur Vincent, c’est moi
J’ai entendu du bruit, il n’y a rien de cassé ? »
Alors l’autre Julie, Stéphanie, Valérie (?)
De répondre à la vieille une tartufferie
« No, No, Sorry Madam, I need my love to be ! »
Ma vieille voisine la coupe : « Vous êtes encore en vie ? »
« Si j’te réponds vieux cul, ce n’est pas des enfers ! »
Alors j’enchaine un truc juste pour apaiser
« Non, oui, Yvonne, tout va pour le mieux à présent
Rassurez-vous, j’ai juste un petit peu glissé. »
« Dans moi ! », me coupe Sylvie, Mélanie, Émilie (?)
(Je doutais de sa blague.) Et les pas de mamie
Filaient dans l’autre sens. Le sang, lui, continue
De couler lentement sur le sol vitrifié
Sur mes vêtements clairs et mes chaussettes vertes
Je me relève cahin-caha, je pousse la biche
« Recule vieille catin ! c’en est fini pour toi !
Je crève trop de mal ! » Vers les toilettes, le cul
À l’air. Devant le miroir, je vois une ouverture…
Ma gueule est toute carmin. J’ai l’œil qui dégouline
L’arcade est défoncée, et mon sourcil qui pend
La symphonie s’arrête tout aussi sèchement
Un peu sonné, je n’ai toujours pas son prénom
Je suis pourtant certain que ça finit par -IE
Le jour où il a rencontré Perrine
Une histoire de copion
C’était une mission temporaire
Un pauvre emploi d’intérimaire
Je faisais le facteur, comme ce
Bon, triste et alcoolique Charly
Moins sexy comme modalités
Oublions la Californie
Le rêve devenu américain
Oublions les énormes palmiers
Le temps pourri du mois de septembre
(Dans ce quartier plutôt hostile)
Et le courrier qui s’amoncelle
Ne présageaient rien d’agréable
De la rue Saint-Gilles à Burenville
(Entre la rue Maus et l’autoroute)
Là-bas où les maisons s’entassent
Comme les mouches profitent des vaches
Mon petit képi (juste pour le style)
Mon sac rempli de grands papiers
De conversations hermétiques
Dans des enveloppes couvertes de taches
Au volant d’une camionnette blanche
Au logo rouge, sur trois soupapes
Qui tambourine comme une tondeuse
Avec une porte qui s’ferme même pas
*
Premier arrêt, la rue Schmerling
Pas âme qui vive, pas âme qui passe
Je remplis chaque boite de journaux
Quelques ballots publicitaires
J’arrive alors devant un porche
Je marque mon arrêt, c’est au 70
Sur le paquet que je dois poster
Un nom rayé par une griffure
Je sonne deux coups pour le livrer
J’compte 15 secondes pour patienter
J’en retiens 10 et fais demi-tour
Quand la grille noire bouge par magie
Une petite tête timide et molle
Dépasse vaguement de l’ouverture
Des yeux ronds verts me fixent gravement
Un quart de seconde, ça y est je la remets !
Non, c’est pas vrai ?! C’est vraiment elle ?
Un vrai fantôme ! en chair, en os !
Vers nos 9 ans, dans l’école Libre
Avec un parc, à Beyne-Heusay !
Pour un hasard ! c’est un hasard
Et un fameux ! premier baiser
Premier amour… Je feins le calme
Reste impassible, flegme à l’anglaise
Je la salue sommairement
Elle me renvoie un pernicieux
« Salut » … sinistre, tout rabougri
Juste un ‘salut’ vraiment pourri
Je fais comme si j’avais rien vu
Reprends ma route, et fais semblant
Et puis tant pis… je n’me retourne pas
J’trace en avant, y’en aura d’autres !
*
Le surlendemain, j’remets le couvert
Même décor, soupapes branlantes
Mêmes paquets détériorés
Mon beau costume de facteur
Pendant le trajet, j’me dis ? tiens, tiens…
Qui ne tente rien, n’a jamais rien !
Je retourne le truc… Au moins mille fois.
Une stratégie ? Faut essayer…
J’décide alors (idée de génie)
De glisser sous le pli de la boite
Pas trop visible mais détectable
Mon numéro de téléphone
J’imaginais déjà sa tête
Son engouement, les dents qui claquent
Hyper flattée ! la romance folle !
Et ça repart, vingt ans plus tard
Le retour du Mythe ! Facteur sexy
Post-it collé, au bon endroit !
Et quoi de mieux ? Rendez-vous pris
Avec l’Histoire du romantisme !
La fourgonnette parquée de côté
J’atterris devant la grille noire
Je sonne une fois, j’attends deux secondes
Compte jusque 15, puis jusqu’à 30
Après soixante, je me résigne
Ok Perrine, j’insisterai pas
J’laisse le paquet sur le perron
Comme indiqué sur le carreau
Je continue sur les pavés
Amer, morose… dans la défaite
J’enchaine les boites quand soudain…
(Un peu d’action) au 80
J’entends venir des pas lointains
Les gémissements d’une voix barbue
Qui scande les mots : « Facteur, facteur
Facteur, facteur ! » La voix insiste
Je fais semblant que c’est pas pour moi…
Encore trois fois, et je me retourne
Et là qui je vois ? un assez gros
Rouquin trapu en slash Lidl
Dans sa main droite un gros pacson
Que j’reconnais immédiatement
C’est la commande de la p’tite !
Il l’a volée ? Me serais-je trompé ?
Dans l’autre main (de gras maçon)
Une tache rose qui me suggère
Mon jeune copion, mon numéro
Tout ramassé, presque cassé
« Facteur, facteur, z’est bien za vous
Z’papier tout roze ? Votre numéro ?
Une tentative ? Z’êtes pas malade ?
Ze vais vous l’faire bien dizérer ! »
De ses gros doigts de camionneur
Il montre les chiffres sous mon prénom
Sa peau plus rouge que ses cheveux
Il fait deux pas de plus vers moi
Je reste figé, je sens la raclée !
Il me repousse vers la droite
Et lance la boulette dans le trou
Transforme l’essai vers la corbeille
Il repart lentement sur sa voie
Me laissant seul avec mes rêves
Qui proposent cette poésie
Au fin fond d’une poubelle public
Dans un centre commercial
Sur un sac Aldi bleu reposait la tête rouge
De ce vieil homme perclus. Un septuagénaire
Qui semblait à la rue. À trois mètres ça sentait
Le dessous des aisselles, l’entrecuisse macéré
La foule était compacte, Ils venaient pour Noël
Faire leurs derniers achats. Ils avaient bonne conscience
Assis à la terrasse, sirotant un café
J’écrivais ce poème. J’observais en silence
Le mouvement humain, les manies collectives
Le vieillard s’anima d’un sourire optimiste
Il n’avait qu’un chicot sur une gencive humide
Ses lèvres rétractées formaient un cul de poule
Les gens le regardaient sans le voir pour autant
Il quémandait des thunes pour le repas du soir
Une nouvelle dose dans une louche en alu
Les gardes Securitas arpentaient le terrain
Ils serraient dans leur main des ustensiles de guerre
Une matraque en métal, un taser électrique
« Messieurs, une petite pièce ? Soyez de bons vivants !
C’est vraiment pour manger, je ne me drogue plus ! »
Le vieux tenta sa chance… sur un malentendu ?
En un éclair puissant, ils se ruèrent sur l’homme
Sale et dégoulinant, l’arrachèrent de son sac
Le tirèrent par les joues jusque sur le trottoir
Le boiteux trébucha au bord de la rigole
Tomba sur le trottoir, et roula sur le sol
Une coulée de sang ruissela doucement
J’assistais naïvement, et sans vraiment broncher
Dans une acceptation frôlant l’acte criminel
À la quintessence du Spectacle flamboyant
Ce monde qui ne veut que les choses rentables
Les sujets productifs, les machines qui consomment
Qui dessinent les contours d’un vrai pouvoir d’achat
Une vague idée de l’enfer
« En ce monde organiquement déficient et fragmentaire, l’individu tend à élever sa propre existence au rang d’absolu : ainsi, chacun vit comme s’il était le centre de l’univers ou de l’histoire. »
Cioran, Sur les cimes du désespoir
Nouveau boulot : jour 1 / rembourser une dette
Dernier sous-sol de l’hôpital
Pas d’endroits frais, pas de fenêtres
Je patine sur une glaire tiède
Sur la grande porte de la salle blanche
Une pancarte PLONGE qui me sépare
Des petites mains qui se dessèchent
Je laisse partir mon doux confort
Sur le rouleau automatique
Entre les tranches de pain rassis
Mon nouveau job – t’as pu deviner
C’est de trier : couteaux, fourchettes
Cuillères et tasses… et rien de plus !
Sur cette bande transporteuse noire
Des centaines d’assiettes remplies
De restes de bouffe déjà mâchés
De la purée, des champignons
Quelques cuisses de poulet rôties
De la salade et des carottes
Se perdent sous une pyramide
De couverts gras, de bols de soupe
Toujours remplis d’un fond de chou
Avec ces restes de quoi nourrir
À peu près des centaines de
Jeunes ventres vides du tiers-monde
*
Tous mes collègues semblent consanguins
Ils parlent entre eux sans me regarder
De matchs de foot, et de rappeurs
Dans un langage très argotique
Rempli de wesh, de yo, de go
De frère, de tèce et de wallah
Mais ça se tasse sur le rouleau !
Le chef, il gueule : « Mets les cuillères
Dans l’bac de gauche, et l’reste à droite !
Mets les couteaux bien au milieu !
Les déchets verts, tu n’y touche pas ! »
Et blablabli, et blablabla…
Je me retourne vers la bande
Qui défile inlassablement
Une grosse cloche me réveille !
La pause midi, tout le monde se casse
Espoir de fuite ? refaire surface !
Ces profondeurs m’anéantissent
*
Je fais le tour du souterrain
Les pictogrammes me dispersent
Deux demi-tours, serai-je perdu ?
J’suis en sueur, le stress remonte
Une porte noire au fond à droite ?
J’me précipite, j’l’ouvre hâtivement
S’offrent à moi des escaliers
Métalliques rouges maintenus par
Une rampe plastique qui balance
Je remonte vite ce couloir gris
L’ensemble s’étire dans l’écho
Du grincement du ferme-porte
Une légère brise vient de nulle part
Une nouvelle porte sur mon chemin
Mais verrouillée ! Qu’est-ce que j’vais faire ?
Encore des marches, j’me précipite !
Mes pas résonnent dans la pénombre
Troisième niveau !? Miracle, ça s’ouvre…
*
Une antichambre anonyme
Avec du matos médical
Un grand bureau de médecin sérieux
Un chirurgien ? un proctologue ?
Une paire de chaises et quelques cadres
Bon sang, mais tout ça n’a pas de sens !
Tant pis, j’enchaîne, j’évacue dans
Le corridor. Un regard à droite
Un autre à gauche, et là au fond
J’vois un grand lit où gît un corps
Attaché à de gros câbles noirs
Qu’est-ce que je fous là ?
Mon sac à dos, mes chaussures de
Sécurité. Un petit simplet
Sous ce t-shirt mauve d’intérim
Y’a des blouses blanches un peu plus loin
Autour d’une table. Ils parlent fort
Ont l’air contraire. On m’dévisage
Leurs yeux rivés (y’a bien dix paires)
Sur ma dégaine de rejet de greffe
« Monsieur, qu’est-ce que vous faites ici ? »
« Je n’en sais rien, j’me suis perdu
Je viens d’en bas, de la cuisine !
Où suis-je ici ? », que je leur envoie
« Dans le service de réa’ ! »
Je fais semblant d’avoir compris
C’est comme si je savais déjà
Une infirmière qui vient à moi
Voit bien sur mon visage candide
Clignoter les lettres du mot
PERDU. Elle me prend par la manche
Et m’indique sur une enseigne verte
Les cinq lettres du panneau : SORTIE
J’sors au grand air, et enfin libre
Aucun secret ! j’savais surfer
Sur les cimes du Désespoir
Des envies de détruire
« Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification d’utilité. Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. »
Lautréamont, Poésies II
C’est souvent le matin, ou quand j’entends siffler
Ce mortel imbécile qui savonne le sol
Avec une raclette. C’est aussi quand je vois
Les passants naviguer vers un ailleurs confus
Vers une voie sans issue, de complexes et abstraites Sociabilisations. C’est dans les grandes surfaces
Vers ceux qui me jugent mal et boivent du soda
C’est souvent. Très souvent. Et ça n’s’arrêtera pas
Revoilà le siffleur, pour lui tout semble clair
A-t-il déjà compris ? Me cache-t-il ce truc ?
De connaitre la vie ? Des envies de détruire
Au ciné, au resto, au boulot, chez le boucher
Dans la rue, chez le coiffeur. Et surtout chez le libraire
Lui bruler ses bouquins ! Des envies de détruire
Toi l’anonyme passante qui flottes sous cette robe
Collante rouge et blanche. Et toi qui lit ses lignes Absurdes et méprisantes ! Des envies de détruire
Tout ce qui nous compose, nous entoure et nous berce
C’est aussi, à présent, devant la machine à
Écrire. Pour remplir la feuille à coups violents
De touches de lettres en fer et d’idées terrifiantes
Que tout traine, et s’enlise… Qu’ils ne reviennent plus
S’étouffent lentement. Pas la peine de m’étendre…
Faisons comme disait le poète : à notre guise
Les poètes contemporains
me dégoutent
Et surtout ces poètes qui lisent en public
Ces réunions de poètes qui se lisent le nombril
Ils sont les papes de la culture du narcissisme
Veulent inféoder les rives poétiques
Dans quel but font-ils ça ? Une vengeance sur la vie ?
Un concours d’éloquence de rhéto consternant ?
S’imaginent-ils peut-être encore qu’on les écoute ?
(Ce que leurs parents n’ont peut-être jamais fait)
*
Notre poète s’émoustille au milieu de la nuit
Pour asseoir ce statut d’artiste traumatisé
Ce qui névrotiquement alimentera ses
Violentes insomnies. Une boucle est bouclée
Il parle à son miroir : « Ça y est-y enfin !
C’est-y pour moi, j’me lance ! j’suis prêt à moi la gloire ! »
Il recolle sa mèche grisonnante sur son front
Dégarni, et se lance dans la répétition
Tout y est, le tempo et la tonalité
« Les gens m’admirent là ! Ils contemplent leur fin !
Il enfile sa chemise bradée à Saint-Pholien
Agite son égoïsme comme la main d’un branleur
*
Ses sujets ? une misère ! Pas une ligne sur Céline
Et rien sur Chinaski ! Pas un mot sur Ezra
Ni même sur mon ami, Isidore Ducasse !
Pour lecture ? des trucs ignobles d’inepties
Des cadres fainéants empreints d’académisme
L’ennui ergonomique dans le cadre de la loi
Des machins oppressants, des truismes laqués
Vernis, polis, léchés pour plaire à l’assemblé
Plus proche du babouin qui digère en public
Qu’un sérieux artisan qui crève encore de faim
Il pourlèche et exhibe son luisant derrière
Ce poète finira comme une star qui parade
Rapidement
Qui est prêt à Ça ?
Ces changements de rythmes
et de structures
Ces changements de saisons
et de température
me renvoient aux principes
de très loin supérieurs
à notre misérable
condition d’être humain
Je ne suis maitre de rien
pas même de ce poème
Je ne pourrais jamais faire sans
ce pouvoir suprême
Il me reste le silence
une onde de déférence
la harpe Modestie
les genoux bien au sol
les yeux qui envisagent
Et répéter sans cesse
Nos regards se rencontrent
Ce titre romantique fait poindre en mon noyau
Une nuée fougueuse de pensées assommantes
Passionnées et rêveuses, qui telle une montée
Excessive d’alcool, me donne de chaleureuses
Envies de prendre un seau pour y vomir les restes
D’espérances et d’attentes qui sommeillaient en moi
Je suis dans le bus dix pour aller au boulot
Une de ces journées à nous déchirer de chaud
On va vers Robermont, les Caves de Cornillon
Une pulpeuse poule – une vingtaine d’années
Vient d’rentrer par devant. J’fais pas gaffe au début
Notre cible s’avance, s’agrippe à une barre
Tourne plusieurs fois la tête vers l’endroit où je suis
J’ai surement la berlue ? Il n’y a vraiment rien d’autre
Que mon sac sur le siège ! Que me veut-elle, celle-là ?
Je retourne à mon livre qui est inoffensif
Tapi dans un nuage d’exsudation salée
Je relève la tête, nos regards se rencontrent
Deux fois, trois fois, et quatre ! Cinq fois ! Je n’y crois pas !
J’ai juste comme compagnie les poèmes de Charly
Love Is a Dog from Hell – one for the shoeshine man
Je retourne à ma lecture. La cargaison s’arrête
Des passagers descendent, d’autres ont embarqué
Elle se met en mouvement, se dirige dans le fond
Est-ce vraiment vers moi ? J’entends alors sa voix
« Pardon M‘sieur, pardon M’dame. » Je reste énigmatique
Elle est bloquée entre deux badauds qui ruissellent
« Pardon, Pardon », ressasse-t-elle ses yeux sur moi
Elle est à ma hauteur ! Enlève son bagage vert
De son épaule droite. C’est pour moi ? qu’on m’interne !
« La place est-elle libre ? » dit-elle sérieusement…
J’enlève tout de suite mon sac du siège rouge
« Oui, oui, c’est disponible ! Allez-y, je vous en prie. »
Elle s’y pose comme une fleur (elle est très élégante)
Se colle contre la fenêtre, et active son portable
Ni souffle, ni regard… Pas un mot, pas un pet
Elle scrolle son écran tout le reste du trajet
Le désir est perdu, je me suis fait avoir
Une place assise libre dans un bus en sueur
Aura certainement toujours plus de valeur
Qu’un homme seul qui lit une noire poésie
Shadow Breathes
SOTL – The Artificial Pine Arch Song
Des reflets orangés ruisselaient des éclats
Du parebrise rompu de ma vieille bagnole grise
Une Polo 2000 sans chauffage ni airbag
Garée sur le trottoir d’une ruelle pavée
J’attendais dans l’écho d’une ville agitée
L’arrivée de cette ombre. Une pluie agaçante
Bourdonnait sur la tôle. Je commençais vraiment
À bien me les cailler. La nuit s’épaississait
J’alignais les mégots dans le cendrier noir
Le filtre du dernier, toujours incandescent
Se consumait vivement en une fumée bleue
Les traits du paysage étaient ceux d’une esquisse
Mon rendez-vous se pointe à travers les immeubles
Incomplets et sinistres comme de grosses gueules
Glauques et terrifiantes prêtes à m’engloutir
Les battements de mon cœur frémissaient à rebours
Au loin, je distingue son petit débardeur blanc
Sur une jupe rouge et des bottes turquoise
Elle titube lentement… ses genoux sont marqués
Elle grimpe dans la bagnole, on ne s’embrasse jamais
Je démarre pour souffler. Elle est saoule, ça se sent
Elle fouille dans son sac, allume son téléphone
Des dizaines de photos uniquement de sa gueule
Son regard provocant dans un visage d’ange
Mal cadrée, bouche en cul de dinde, parfois elle
Découvrait ses guiboles musclées, et effilées
Montrait ses bas nylons, et remontait sa jupe
Elle me fixe maintenant… Devrais-je l’admirer ?
Pour l’arrêter ? pas le choix ! Je gare la bagnole
Dans la première allée d’une maison éteinte
Je coupe alors les phares, tire le frein à main
Et dégaine une main que j’enfouis dans ses cheveux
L’autre est dans son soutif, j’enchaine sur ses reins
Elle perd ainsi ses yeux en gémissements mats
En cris aveugles et sourds, en complaintes candides
Nous sommes emprisonnés dans un souffle entêtant
À l’abandon sous une fine pluie agaçante
Perdu entre les cimes d’une ville agitée
Dans une Polo 2000 sans chauffage ni airbag
De travers dans l’allée d’une vieille maison éteinte
On s’est aimés à en crever
Quel âge as-tu ?
SOTL – Broken Harbors
« Bientôt 37 ? » C’était plutôt
« 37, hein, toi ? » Un étonné
Piqué au vif, vraiment inquiet !
« Comme ça passe vite ! C’était hier ! »
Il se rendait plus compte de rien
Un oubli ? non. Une négation
Une perte de temps, une restriction
J’existais plus depuis longtemps
Stupeur ! « Mon Dieu ! Déjà... 37 ?! »
Time flies, mon vieux ! Qu’est-ce que je fous !?
C’est sa mémoire qui périclite
Un Alzheimer qui se régale ?
Je préfère quitter la terrasse
Vers la cuisine en rigolant
Comme un souvenir qui prend la fuite
Comme un coup de vent entre deux portes
Déjà 37, que j’ai pensé
Pas les 40, fini les 30
Un âge de merde comme le suivant
Comme le premier, et c’lui d’avant
Un âge sans rien de très spécial
Boulot, boulot, toujours les mêmes
Quêtes inutiles. Plus on avance
Moins j’ai d’réponses, moins d’espérance
« 37 ? Vraiment ? C’est pas 39 ?
T’as fait tes dents ? as-tu appris
À te raser ? Et le permis ?
Tu l’as passé ? Une p’tite amie ?
Une fiancée ? Et un boulot ?
T’es vraiment sûr ? montre-moi ta carte
D’identité. » Là j’ai souri
J’ai enchainé sur le vin blanc
*
Quelques semaines dérivées
La date butoir est arrivée
Il avait des choses urgentes
Devait rencontrer des clients
Il avait des trucs à ‘régler’
Une réunion, quelques emplettes
Et ses vacances à préparer
Finalement, aucune nouvelle
Pour remédier, comme chaque année
J’ai convoqué quelques amis
(On était trois). Clope sur clope
Bouteilles de bulles, et de grosses bières
Spéciales. Aucun répit, aucune
Mesure du temps. On a bien ri
Comme des enfants, jusqu’au lever
D’un soleil terne, tout rabougri
Vers quatorze heures… rideaux ouverts
Lumière bouillante dans nos vieilles gueules
De déterrés. On s’est reconnus
Difficilement… Certains gisaient
Sur le divan, d’autres endormis
Dans les WC. On a souri
Vraiment bêtement. Tous rassurés
De se sentir encore en vie
C’était pas mal
Finalement
Pour la p’tite fête
D’un oublié
Chasse non ok
Un morceau de papier blanc coincé sous la porte
De l’appartement contre le parquet vitrifié
Une demi-surprise de celle qui est en bas
Un déchiré qui montre sur une extrémité
Quelques coordonnées joliment écrasées
Les traces publicitaires d’un hôtel cinq étoiles
Au milieu du papier, comme dans une agonie
Les traces d’une écriture, les traces d’une existence
Humaine presque vivante… trop peu pour exister
Une demande à l’aide d’une main spasmodique
Débraillée, négligée. Un cri de désespoir
De ce rez-de-chaussée, pour une énième approche
J’étais peut-être sa seule, son unique distraction ?
Une sorte d’animal qui vit de compagnie
Au-dessus du plafond de sa salle à manger
J’ai plié le papier, fait une petite boule
Aérodynamique. J’ai visé la corbeille
(Celle à l’autocollant, Hébergeur de migrants)
La boulette atterrit pile-poil dedans !
Je lève les bras au ciel ! le cri de la victoire !
Ce tir valait trois points sur un terrain de basket
Il ne faut rien regretter
SOTL – The Daughters of Quiet Minds
Je regardais encore vers l’est
La fenêtre était lumineuse
En un éclat, en une seconde
Je suis passé de la nuit profonde
(Des ténèbres noires et interdites)
Aux rugissements d’un jour radieux
Je l’entendais toujours siffler
Mérite-t-on cette attention ?
Un homme seul au resto
Peu importe la gargote, pizzeria ou gastro
Quatre étoiles ou pita, couscous ou libanais
Peu importe l’endroit, tu ne gagneras jamais
Face aux émanations d’une superproduction
*
Tu débarques à l’heure de ta réservation
Dans l’énorme brasserie à côté du Delhaize
Bordant la ligne 38. Les serveurs te saluent
Première constatation : Tu n’es pas invisible
Tu t’installes à la 9 ; une bonne table, attention !
Stratégiquement placée, au milieu de la terrasse
Exposée, très voyante. Quelques minutes plus tard
Le garçon vient à toi : « Monsieur, un apéro ? »
Tu réponds sobrement : « Je préfère d’abord
Boire un grand verre de rouge. » Le petit gars repart
Disparait dans son bar, et commence lentement
Tout son cérémonial pour lancer l’appétit
Un quart d’heure a passé… Une blonde platine
Au parfum de velours, tout droit sortie d’un film
Ou d’une série de charme, d’un magazine de mode
(Le Journal Féminin) débarque sans prévenir…
Comme une Adriana Karembeu en ‘réel’
Décolleté très plongeant, double D à l’étage
Robe échancrée clinquante légèrement pailletée
Pour de longues échasses qu’elle laisse suggérées
De derrière son bar, ton bonhomme surgit
Pour débarrasser l’hôte. Le patron sort le nez
De ses comptes brulants pour lui donner la carte
Tout le monde se hâte pour trouver une table
Le cuistot est sorti de sa turne gourmande
Son Sabatier en main, il se lèche les babines
Lui montre le plat du jour sur la grande pancarte noire
Risotto aux poireaux et champignons d’Paris
Le commis exalté tend la carte des vins
Recommande les bricks de chèvre aux figues vertes
Notre convive rit, remercie et choisit
Les gars se mettent en route en un claquement de doigt
*
Quelques minutes passent. Un autre gnome apparait
Verre de blanc à la main qu’il dépose devant toi
« Voilà, M’sieur », qu’il te lance sans même se retourner
Tu l’arrêtes tout de suite, et le foutoir commence
« C’est du Blanc… mon petit… – Pardon ? » grommelle-t-il
Dans sa barbe emmêlée. « J’avais demandé du Rouge…
– Monsieur a fait son choix ? Il s’en cure de ton vin !
– Mon coco, vingt minutes, il ne manquerait plus que ça ? »
Le ton trahit l’état… « Bon, alors, s’il te plait
Deux boulets sauce Orloff. – Avec des frites, Monsieur ?
– Avec des frites, merci ! – De la salade, Monsieur ?
– Juste un peu de verdure… – Quelques tomates, Monsieur ? »
Il retourne la tête vers la blondasse amène
« Quelques tomates, coco… – Et un radis, Monsieur ?
– Et un rat…quoi ? Pardon ? – Un chocolat, Monsieur ?
– Un choco-quoi, coco ? – Pas de problème, Monsieur ! »
Le gamin disparait, complètement dispersé
Évanoui, absorbé, englouti, égaré !
Évaporé, pardi !... Te voici encore seul
Devant un godet que tu ne toucheras pas
*
Un instant s’évapore, le cinéma reprend
À la numéro 16, branle-bas de combat
Notre équipe s’affaire pour sortir le grand jeu
Une coupe apéritive qui pétille de fines bulles
« C’est de la part du Chef ! », souligne l’un des garçons
Les zakouskis se pressent, et glissent vers la cible
« Mousse de thon italienne ! », annonce le domestique
Les p’tits plats dans les grands. Et pour toi ? toujours rien
Tu joues avec ton gé, tu replies le set de table
Quatre fois sur lui-même. Ton estomac palpite
Tes papilles frétillent en voyant devant toi
Ce que la grande s’enfile… Tu lèves alors le bras
Le nain de service repasse, ne s’arrête même pas !
Aucune réaction ! Pas un pet ! tu retentes
L’opération vers un des jeunes intermédiaires
Ils sont hypnotisés par la blonde magnétique !
Table 16 ? ça se passe bien… Adriana savoure
Son Gin Schweppes Premium, et sa tagliata
De bœuf à l’huile de truffe. « Un peu de sel, Madame ? »
Dit le vieil apprenti, en se courbant l’échine
« Un peu de poivre ? » renvoie le Patron derrière lui
« Mayonnaise ? Tartare ? ou du zeste de Citron ? »
Rétorque notre Chef, au beau sourire gêné
« Non, ça ira comme ça ! » conclut enfin la proie
Du haut de ton appel, la salive plein les joues
Tu vois tes deux boulets étalés sur le bar
Comme deux gosses orphelins ! ils pendaient à leur barbe
Ils n’attendaient que toi ! Ils ont surement pris froid ?
Tu fais comme chez toi, self-service immédiat
Lunch Garden, après toi ! Ou comme chez le Chinois
Personne n’a remarqué ta manœuvre de cafard
De retour à la 9, le plat est retombé
Les frites molles s’emmerdent avec les boulets tristes
Qui coulent dans leur liant. T’as du mal à croquer
Des envies de gerber… La sérénade te gonfle
Tu décides de lever ce qui reste de ta voile
Sans révolte ni grabuge, sans haine ni riposte
Tu te lèves gentiment, abandonnes la bataille
Mais comme tous les clients on te videra les poches
C’est l’heure de l’addition qui ne te ratera pas…
Six euros le verre de vin – que tu n’as pas gouté
Supplément de quatre balles pour la sauce sur les frites
Surgelées et trop grasses. Plus de trente balles en somme
Celle-ci te pique les yeux, et te ronge le frein
*
Un homme seul (même très riche) dans un resto basique
Attablé à la 9 – qu’on ne peut pas rater
Qui fait aller ses bras pour qu’on ne l’oublie pas
Qui fait le service lui-même, et passe à la casserole
Mangera surement tiède, boira ce qu’on lui tend
Finira sans un regard, sans le verre du patron
Ne fera jamais le poids contre une blonde platine
Muni de l’équipement d’une star hollywoodienne
Les tricheurs
Vive Lance Armstrong, et le dopage
Vive les mirages et l’EPO
Les stéroïdes, le Létrozole
Et les amphét’ imperceptibles
Vive le bordel ! vive le Loftan
Vive les soupapes dans le cadre
Les transfusions de nouveau sang
Dans une vieille chambre d’hôtel
Vive le mensonge légalisé
Vive l’imposture officielle
Les commentaires à la télé
Ceux qui les couvrent par tous les temps
Vive les journaux baratineurs
Les magazines hypocrites
(Correspondants et chroniqueurs
Les collabos d’un nouveau temps)
On trouve maintenant les successeurs
De ces tricheurs sponsorisés
De ces menteurs accrédités
Sur les p’tites routes et les grands axes
Les chemins de campagne, dans les quartiers
Sur les montagnes, et sur le plat
Sur les pavés, même en descente
Ils prolifèrent comme la gale
J’ai bien regardé, il n’y a plus que ça
De gros tricheurs partout ! tout l’temps !
Leur cul vissé à un moteur
Sur un deux-roues électronique
C’est pas une aide, c’est une arnaque !
C’est juste le tombeau de l’effort
Le mausolée des cuisses frêles
Pour une société d’assistés
Plus ils pédalent sans énergie
Plus ils pourrissent leurs petites jambes
Ils ne pourront bientôt même plus
Sortir l’engin de leur garage
Mettre ça sur quoi ? L’âge qui avance ?
Sénilité ? manque de courage ?
Cette nouvelle mode écologique ?
« J’ai mal aux jambes pour monter d’sus !
J’ai mal aux jambes quand c’est trop long !
J’ai mal aux jambes quand ça va vite !
Y’a trop de vent, et trop de pluie !
C’est plus facile quand j’pédale pas ! »
Enlève une dent, p’tit fainéant
Change de bécane, meilleur carrosse !
Un plus léger, un plus compact
Un plus agile, un plus vaillant !
Pour le même prix, sans escroquerie
Électrisée écologique
Tu t’feras des muscles et un peu de cœur
Tu retrouveras certains plaisirs
Inavoués
Réveillé par deux gros blaireaux
Dans un sommeil profond, dans un rêve extatique
J’entendis la voix rauque de Julius Évola
M’engueuler sèchement sur la leçon manquée
Il y était question de la doctrine aryenne
Du combat, de la victoire. Une vieille conférence
De décembre 40, au palais Zuccari
Pourtant j’avais bossé ! Mais ne retenais rien !
Des histoires d’un autre âge, des histoires révolues
Des histoires sans moi… On ne changerait plus rien !
Il se leva soudain sur cette immense estrade
Une lumière m’éblouit. Il pointe son index
Vers l’élève insolent, me gronde comme un enfant
Je suis paralysé, mais les rideaux se ferment
Et me plongent dans le noir… Dans cette obscurité
Me parviennent les échos d’un crissement organique
Bien plus criard encore, voire carrément strident
D’une jeune fille en rage criant comme à la mort
J’ouvre péniblement un œil courbaturé
*
Je me réveille alors à demi, prends conscience
Que le grabuge vient du côté de la rue
Du côté lumière fade. Le cri redouble alors
S’y ajoute le braillement d’un mâle aussi frustré
Qu’une hyène affamée. Je vais vite à la fenêtre !
Il n’y a rien que la nuit ! Il faut porter secours !
Dehors juste en slibard, torse nu, sans lunettes
Le spectacle s’offre à moi : deux gros blaireaux dans une
Décapotable grise qui se crêpent le chignon
Le mec bastonne la fille à grands coups de torgnoles
Elle réplique en piquant ses longs ongles dans son cou
Je vois du sang couler sur ses doigts de vipère
J’essaie de les calmer, j’essaie par les mots
Je gueule tout bassement en direction des gueux
(Pour ne pas réveiller les voisins endormis)
Des phrases anodines qui comptent quelques sons
« On se calme les enfants ! S’il vous plait, je dormais ! »
Je perds très vite patience et contourne la Peugeot
J’ouvre la porte conducteur… aucune réaction
Ils sont toujours en crise, ne m’entendent même pas !
Tant pis, je me résous, je mitraille le gros lard !
Droit dans sa face de porc, j’entends craquer son nez
Je vois ses lèvres ouvertes, le blanc de l’œil qui pend
Les cris s’arrêtent alors, il ne bouge vraiment plus
Sa chérie s’est barrée sans même me dire au revoir
Je trouve tout ça d’un coup beaucoup plus raisonnable
La nuit sera paisible… Je rentre chez moi sagement
Mes oreilles sifflotent, j’ai la gorge un peu sèche
Une heure et demie plus tard, je structure ces déboires
J’écris comme Julius cette voie de la victoire
Trajectoire commune
« Ci-git un homme dont le nom a été écrit sur les flammes. »
Maurice Premier, L’aube ternie
Quelle trajectoire sera suivie
Avec les copains d’autrefois ?
Qu’est-ce qui nous reste de tout cela ?
Pour commencer, un boulot stable
Pas s’faire virer par chaque patron
Même les plus cons
les plus vicieux
les plus radins
les plus anxieux
Essayer d’ramener du pognon
Acheter aussi tout un tas de trucs
Qui servent à rien
Pour montrer qu’on
Fait comme tout le monde
Certains seront déjà partis
D’autres achèteront une maison
Auront une femme et puis des mômes
Un potager
Abandonné
Un chien docile
Ou une bagnole à l’entretien
Une machine remplie de babioles
Qui tournera chaque matin
Tout sera prévu pour l’entretien
Et une bonniche pour le repassage
Et une bonniche pour le carrelage
Et une bonniche pour les enfants
Ce qu’on vivra en communion ?
Toutes les douleurs articulaires
Le dos qui grince, les allergies
Toujours plus denses
Sans compter les lendemains de
Veille brisants
Ceux qu’on assume vraiment qu’après
Trois ou quatre jours d’anesthésie
Ce qui fait peur ? La maladie
Et les caries qui se répandent
(Comme des sauterelles dans un champ)
Régime strict ! nous dit le saint
Mais on dérape toujours en bande
Vingt-cinq années à louvoyer
Vingt-cinq années à rigoler
Vingt-cinq années ! Rien n’a changé…
On fait pareil que nos ainés
On boit des coups en rigolant
À la terrasse des cafés
On épie la petite serveuse
On commente le dos des passants
On leur invente une vie aveugle
On va se chercher une pita
Qu’on bouffe en rue entre deux bars
Jusqu’où va ce capharnaüm ?
Quand atterrir complètement
Arrêter doutes et réflexions ?
On attend juste que tout passe
On attend que tout ça finisse
On se demande qui va partir
Qui sera le suivant, et puis comment ?
Et quand le Jugement du dernier
Sera pour lui enfin livré…
Désordre II
Consummatum est
Les p’tits avant les grands, peu importe la taille
Les enfants précéderont les vieillards qui trainent
Les racines pourrissent avant le fruit joufflu
Et les graines s’assèchent avant la feuille verte
Les anges quitteront avant les assassins
Peu importe les louanges, peu importe le délit
L’intelligence finit comme une simple idiotie
À l’abandon et triste. La connerie, elle, survit
Aucun ordre pour partir, aucune logique non plus
Même la Vie s’écrit dans l’esprit du contraire
Something in the way
Étendue grise qui consiste à s’exhiber
Viable, heureux, fertile, fécond et pondéré
Enchanté, mesurable, aéré, souriant
Étendue grise qui absorbe le vivant
Dans ses mailles infinies de cordons plastifiés
Défilé continu d’arrangements divorcés
Then it’s white
Je referai tout
La moindre ligne, le moindre espace
La moindre lettre, et chaque mot
Je referai tout, sans colmater
La moindre brèche, ni corriger
La moindre erreur
Je referai des fautes
Encore plus grosses, et bien plus graves
Qu’elles soient de goût ou de raison
J’accepterai le vide futur
Qui n’a cessé de me tendre les bras
Ce présent simple prématuré
Je referai tout, sans hésiter
Même les choses sales, les vérités
Et les mensonges, dans le même ordre
Je referai tout
Même ce qui blesse, à éviter
Ce qui tabasse, qu’on doit cacher
Je referai tout et sans pitié
Les guerres et les combats perdus
Les insultes et les errements
Je referai tout sans arrêter
Les retards chroniques, les bières gerbées
Les coups perdus, les impasses sombres
Cette vie est un cahier de brouillon
Où les ratures s’accumulent
Ce cahier qu’on laisse trainer
Même sur la lunette des WC
Un cahier qui risque de cramer
Quand tu l’oublies devant la cheminée
Un cahier déjà oublié
Entre les coussins du canapé
Sur la poubelle de la cuisine
Dans ce cahier, je ne changerai rien
Juillet 2021
Cher N
« Dans une entreprise aussi dangereuse que la guerre, les erreurs engendrées par la bonté sont précisément les pires. »
Clausewitz, De la guerre
Les brouillons doivent brûler, ou être découpés
On ne peut les laisser dans un sac en carton
Ils sont toujours conscients, et contemplent ce monde
Ils attendent une suite, ils attendent un instant
Ils attendront toujours la dernière correction
La dernière mesure de vérification
Les brouillons doivent brûler, ou être découpés
Pour qu’on n’entende plus leurs cris de désespoir
Maintenant
Pour Arthur Cravan
Cinéma sans image
Radio sans musique
Télévision sans image
Poésie sans musique
Livre sans image
Roman sans musique
Paysage sans image
Nature sans musique
Séparation sans image
Liaison sans musique
Couleur sans image
Rêve sans musique
Révolte sans image
Vécu sans musique
Voyage sans image
Espace sans musique
Lieu sans image
Réalité sans musique
Vision sans image
Chant sans musique
Cadre sans image
Voix sans musique
Paix sans image
Paradis sans musique
Éclipse sans image
Jour sans musique
Aquarelle sans image
Portrait sans musique
Réveil sans image
Nuit sans musique
Guerre sans image
Sérénité sans musique
Énergie sans image
Mouvement sans musique
Parabole sans image
Miracle sans musique
Éclaircie sans image
Tonnerre sans musique
Caverne sans image
Néant sans musique
Vacarme sans image
Peinture sans musique
Amour sans image
Sexe sans musique
Naissance sans image
Chaos sans musique
Destruction sans image
Élégance sans musique
Destin sans image
Virtuosité sans musique
Enfer sans image
Raison sans musique
Langage sans image
Pensée sans musique
Image sans image
Et musique sans musique
Ils ont la mémoire courte
« Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu’ils sont parqués en masse, et à l’étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d’une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l’analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maitres. »
Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni
Ils ont la mémoire courte de poissons rouges fragiles
De vagues impressions des événements passés
Il y a quelques années (2020-21)
Ils vivaient enfermés dans leur chaumière étroite
Masqués partout, tout le temps, de la douche au resto
Ils calquaient leurs mouvements sur le téléviseur
Les ordres étaient simples : que plus personne ne bouge
On donnait sur chaque chaine le décompte des morts
L’ennemi invisible se cachait sous chaque lit
Et pour se protéger, ils ont leur CST
Précieux laissez-passer, pour boire une tasse de thé
Pour ronger lentement un vieux croque-monsieur
Certains contestataires totalement subversifs
Comme de vrais rebelles, feignirent de chialer
Sur la place Saint-Lambert derrière une assiette blanche
Griffonnée à la hâte : #SOSassiettesvides
Mais une fois l’arrivée du premier chèque en bois
Les activistes partirent sagement à la niche
Plus aucune rébellion quand on frotte un billet !
Quand on frotte un billet, on annule la révolte !
Après ce terrorisme médiatico-boursier
Le miracle vaccinal tomba enfin du ciel
Et une seule devise : « Plus c’est gros, plus ça passe »
Fit le tour de la Terre expéditivement
Quelques années plus tard, les mêmes poissons fragiles
Sont abasourdis par les nouvelles statistiques
Multiplication des cancers chez les jeunes
Est-ce dû à la malchance ou à leur train de vie ?
Ils s’inoculent toujours leur quotidien de vices
Télévisuelles immondes pour se convaincre encore
Ils construisent leur tombeau une demi-heure par jour
Sur les mêmes images, et sur les mêmes peurs
C’est sur ce mausolée transpirant de laideur
Que vingt-quatre fois par jour, j’irai cracher ma bile
Encore un très moyen
Rien ne dépasse, rien de très lourd
Et rien ne change
Plus rien d’amer, plus rien d’acide
Aucune charge
Train du confort jusqu’à toujours
Une route très droite
Sans un feu rouge, sans un virage
Sans un carrefour
Aucune bagnole, aucun amour
Juste l’horizon
Sans une goutte de pluie au sol
Ni dans le ciel
Aucun passant, aucune énigme
Sans aucun mot
Une route très plate sans aucun arbre
Sans un buisson
Parmi nulle part, endroit paisible
Sorti du temps
Aucun mensonge, aucune fable
Rejoins les Cieux, toujours en paix
Mécanismes corporels
Le corps est une machine qui tarit lentement
Os et nerfs, muscles et peau perdent leur activité
Plus assez de calcaire, plus de vitamine D
Rongés par un cancer ou des hémorroïdes
Les éléments s’altèrent, et notre morale plonge
Par le tube digestif, nous perdons notre foi
Il en faut souvent moins pour me faire inquiéter
Un bouton sur le front, une couille qui chatouille
Une tache dans le cou, les ongles qui noircissent
Une paupière qui palpite, les cartilages qui grincent
Une dent qui balance, un furoncle sur le cul
Un tympan qui bourdonne, un doigt de pied qui s’endort !
Je ne tergiverse pas, rendez-vous aux urgences
(J’ai pris un abonnement, je suis un régulier)
Au moins trois par jour, l’hôpital n’est pas loin
Les pauvres infirmières sentent que je déraille
« Allez rejoindre les pourris, ou un bon hôpital
Psychiatrique. Lierneux ou Notre-Dame des Anges ! »
J’ai compris maintenant que personne ne me croit…
Propagande extrême
« Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. »
Arthur Cravan, Maintenant
Des Preciado ou des Despentes
Les militants aux pieds fragiles
Les spécialistes de l’inversion
De chaque valeur traditionnelle
Aux cernes remplis de tumeurs noires
Aux accents de calvaire intime
Leur but ultime : nous rendre bestiaux
Mélanger âmes et macchabées
Brassant des thèmes d’enterrement
Drogues rebelles, changement de genre
Viol ou inceste, profanation
Tout ce qui est bon pour leur business
Ils mouillent leur plume dans un pot de chambre
Qui déborde de leur existence
Pour faire vibrer leur propagande
Qui abolit l’humanité
Enchaîner
« L’amour qu’on porte à l’homme le rend meilleur, la haine le rend pire, même quand on est soi-même cet homme. »
Jung, Psychologie et Alchimie
Tout est voué à disparaitre
Arbres et oiseaux, plumes et écorces
Le goût du miel sur tes paupières
Forêt, campagne, blés et myrtilles
La farandole d’une autre fois
Tous nos réveils, tous nos sursauts
Rien ne perdure dans ce chaos
Le vent chavire entre ces lignes
Du remplissage, des abandons
Beaucoup d’erreurs incorrigibles
Une lente brise qui fatiguera
La peau des murs, les heures passées
À te compter sous l’oreiller
Parmi les draps, sur l’oreiller
Une lente brise percolera
Sur tes cheveux bruns, tes yeux bronzés
Balade nature : à la découverte des plantes sauvages comestibles
Où foutre les pieds dans ce sinistre ?
Sainte-Marguerite, Saint-Nicolas ?
Dans l’bas de Jupille, vers Cornillon ?
Saint-Léonard ou dans l’Longdoz ?
Les urinoirs, place Cathédrale ?
La rue Saint-Gilles, très tard le soir ?
De chaque côté ? une ville pillée
Détériorée par tant d’années
De gestion mégalomane !
Par des clochards et des idiotes
Pour qui on s’empresse de voter
Mais qui se foutent de notre quartier !
P’tit coup d’karcher sur le sommet
Une grande prison pour les stocker
Ou refaire les routes ? se faire pardonner !
Pour le futur
Aphex Twin – Petiatil Cx Htdui
J’espère pouvoir écrire (un jour, si j’ai le temps ?)
– Bien avant de mourir, pour pouvoir l’exhiber –
Si ce n’est le plus beau,
Le plus long, le plus grand, le plus fou, le plus fort,
Le plus retentissant,
Le plus resplendissant des poèmes vivants
Que cette chienne d’Histoire portera de son temps
Un poème si dense, si sublime, si fin,
Si noble, si splendide, si pur et si brulant,
Si saturé de feu que ces pages crameront,
Emporteront avec lui, la table et la charpente,
Les murs et mon crayon, le visage des passants
Un poème si magique, un poème magnétique,
Que les vagues salées ne reviendront jamais
Un poème enivrant qui dépasse le plaisir
Que même la Perfection finira par envier
Un poème si proche, un poème si lointain
Que chaque éternité pourra s’y évanouir
Un poème bourgeon préfigurant la fleur
La fleur incandescente préfigurant le fruit
Le fruit mûr qui pourrit, emporté par la terre
J’en oublierai presque origines et matières
Le noyau et la vie, la fin de son sourire
Les souvenirs cloués sur le tableau en liège
Me rappelleront le vide où je suis suspendu
Chasse & Pêche
« Le mauvais chasseur, il voit un truc, il tire quoi… Il tire… Le bon chasseur ?... il voit un truc, il tire ! Mais euh, c’est un bon chasseur… »
Les Inconnus, Les chasseurs
Pour tous les maladroits inexpérimentés
Ceux qui ont mal au cœur, tous les abandonnés
Pour les illusionnés, tous les vrais romantiques
Ceux bercés par le rêve du Désert amoureux
C’est comme dans la forêt, ou au bord d’un étang
Il vous faut chasser large, et pêcher patiemment
Il faut partir vaincu, ne pas trop espérer
Les proies deviennent rares dans cette folle jungle
Plusieurs cibles dans l’viseur augmenteront vos chances
De remplir votre panier, et vos gros ventres ronds !
La qualité, Messieurs, n’est approchable que
Par une étude précise du champ quantitatif
La tendresse s’arrache aux bras des illusions
À gros coups de canon et de fusils à pompe
Restons très vigilants, son venin est mortel
C’est pour la digérer qu’elle endort sa victime
Quand notre cible se pointe au centre du viseur
Qu’elle exhibe un morceau de son joli museau
Un téton, une jambe, un ventre ou une croupe
Il faut rester de marbre, ranger la poésie
Sans rêver une seconde, le doigt sur la gâchette
Appuyez prestement sans jamais sursauter
Abattez votre proie d’un coup entre les yeux
Ramenez sa carcasse devant le feu ouvert
Rongez le dernier os et aspirez la moelle
Finissez votre verre, rotez énergiquement
Pour avertir la table de votre digestion
Repartez en campagne en tirant des leçons
Le jardin des parents
Une maison quatre façades sur la Nationale 3
Juste ce carré d’herbe avec un poulailler
Et deux, trois animaux qu’on nourrissait fièrement
Une petite terrasse rouge sous un toit ondulé
Le grand barbec’ orange et sa longue cheminée
Un rosier surplombait l’allée vers le garage
Tout au fond, l’atelier où le père travaillait
Une voiture à pédales, un vélo à quatre roues
Quelques jouets d’enfant, un bac rempli de sable
Où de lents escargots glissaient sans se presser
Décor entrecoupé d’une voisine garçonne
Qui gueule pour annoncer l’assaut de la barrière
Séparant nos jardins, et venir nous rejoindre
Pour jouer au ballon, à cache-cache ou à touche
Pourquoi ne peut-on pas rester dans le passé
Ne plus jamais sortir de la boucle enchantée ?
Pourquoi les événements ne peuvent-ils perdurer ?
Pourquoi tout ça n’est-il pas resté jusqu’ici ?
Amoureux de la colère
Je suis fainéant. Depuis toujours. Je suis né une dizaine de jours en retard… Je suis peut-être un flemmard de naissance ? Peut-on s’entrainer à vouloir ne rien faire ? C’est certainement le truc le moins cher : ne rien faire.
J’avais progressivement perdu le gout de lire. Perdu le gout d’écrire. C’était peut-être la faute des autres, du temps qui passe, de la nature qui ne s’arrête pas ? J’étais las de la répétition.
Je n’étais plus adapté au circuit, alors j’ai fait comme d’habitude : je me suis allongé en attendant la suite. La prochaine cible, la prochaine guerre, la prochaine chute.
Les transports en commun
Dans chaque cargaison, et à chaque saison
Je regardais les gens assis autour de moi
Tout l’monde crevait de froid, certains éternuaient
Des narines coulaient de grosses flaques verdâtres
Au-dessus de nos têtes, des messages accrochés
‘Bien voyager ensemble’, ‘Éviter les sanctions’
Le silence remplissait le volume mobile
Malgré l’odeur de trans’ qui stagnait divinement
Les passagers serraient entre leurs mains tremblantes
Une lumière crue qui hypnotisait les sens
Ils étaient automates, mus par une énergie
Vidée de toute substance. Ils s’occupaient vaguement
De quelques arguties répandues sur l’écran
Les portes se refermaient sur nos âmes qui trainent
Le navire s’envolait dans un brondissement
Lourd et assourdissant. Personne ne broncha
Moi, je tape sur l’épaule de l’ignare devant moi
Qui, avec son gros sac noir rivé sur le dos
Me compresse la panse, m’empêche de respirer
« Hey, gamin, tu veux pas le déposer à terre ? »
Le gamin obéit imperceptiblement
Il range son cartable à l’endroit où j’ai dit
Nous arrivons doucement à l’arrêt demandé
Celui du Pont des Arches. Je laisse derrière moi
La collectivité usagée et banale
Liège, le 20 décembre 2024
Un déséquilibre
Quelque part dans mon corps, entre la tête et le bide
Des décharges électriques (à travers tous les nœuds
Formés par une toile de névroses successives)
Déchirent chaque muscle, et chaque bout de peau
Elles divisent mes nerfs en très fins filaments
Qui pendent dans le centre de faisceaux cellulaires
Le contact est rompu, j’ai perdu la moitié
De ma mobilité… côté droit sclérosé
Je n’ai jamais compris comment les détacher
Je subis ce chaos (interne et silencieux)
Depuis presque vingt ans. Des montées, des descentes
Qui carbonisent ma gorge par une nausée subtile
Je suis peut-être juste l’éternelle conséquence
Du grand dérèglement glandulaire, sensoriel
Hormonal, digestif, génital, sensitif
Musculaire, surrénal, bactérien, microbien ?
Je mérite peut-être les murs blancs de l’hospice
Les brouettes de médocs, et les intraveineuses
Les méchantes infirmières, les piqures dans les fesses
Pour calmer mes pulsions, mes instincts maléfiques ?
Il faudrait que je quitte cet endroit dégueulasse
Il faut que je m’extraie de cette tombe fanée
Dont la peau m’emprisonne ; j’aimerais être soulagé
Pour éviter le pire : l’autodestruction
Altération
J’attends sur les toilettes la fin de leur appel
À travers l’antichambre, j’entends le ton monter
Dans la chambre, elle gueule sur celui qui est passé
Ils ne s’entendront plus, c’est irrémédiable
Chacun repartira dans ses vieilles évidences
Ils auront toujours tort, même en ayant raison
Le chat dans la baignoire m’analyse et se cache
Sous le tapis de bain qui traine sur la cloison
Ses oreilles sont droites, ses yeux ne clignent pas
Je coule une dernière pisse. Il faudra que j’me casse
Que j’abandonne encore, car je ne suis qu’un lâche
Il n’y a plus de raison de croire en l’existence
Plein hiver
La nuit fut vraiment courte, la couverture pendait
Au bord du lit défait. Dehors, c’était humide
La pluie périclitait sur le camion-poubelle
Qui réveillait les gens en accueillant les bennes
J’entendais les volets des voisins se lever
Une vieille caressait le pelage de son chat
Sur sa chaise à bascule, elle mangeait du raisin
L’aube annonçait lentement la reprise des usages
La nature sifflait périodiquement
La fuite des orages, le retour du soleil
L’enchainement mécanique des habitudes forcées
La journée arrivait, les palmiers palpitaient
Il y avait une chapelle au fond du paysage
Les prairies verdoyantes regorgeaient d’allégresse
La fumée du café flottait dans le salon
J’attendais ton réveil en comptant les nuages
La vie professionnelle
« Une augmentation brutale du salaire (abstraction faite de toutes les autres difficultés, abstraction faite de ce que, étant une anomalie, il ne pourrait être également maintenu que par la force) ne serait donc rien d’autre qu’une meilleure rétribution des esclaves et n’entrainerait ni pour l’ouvrier ni pour le travail la conquête de leur destination et de leur dignité humaines. »
Marx, Manuscrits de 1844
Des singes dans une cage parfois électrifiée
Des clones superficiels qui agissent sans but
Manageurs arriérés trainant dix ans de retard
Sur la technologie, et l’actualité
Qui déplacent lentement leur carcasse putride
D’un couloir à l’étage tel un troupeau de vaches
Amaigries par l’alcool dont on peut voir les os
À travers une peau transparente de vie
Rien de très passionnant, une cure d’immobilisme
Ne pas aller trop vite, rester au ralenti
Un long embouteillage rempli de réunions
Des bocaux saturés, de réflexions ratées
Aussi inemployables qu’une jambe de bois
Pour ce vieux pélican ; une armoire remplie
Un programme fragile, une expérience ratée
Après tout, à quoi bon, continuer la lutte ?
Alors si toi aussi, tu t’emmerdes au boulot
Si ton boss subtilise tes heures supplémentaires
N’attends pas la pension, tes jours de maladie
Les 89 ans, mais prépare tes adieux
Condamne ton casier, abandonne ton casque
Brule ta salopette, humilie ton patron
Pique la caisse au passage, et pète dans le micro
Fous cette merde de carte de pointage au bûcher
Rejoignons les forêts, les champs et les rivières
Laissons l’azur polir la surface de nos joues
Profitons des saisons, du temps, de la nature
Détruisons les menottes de notre liberté
Ce qu’il reste du monde
Il ne reste plus rien du monde qu’on a connu
Tout était merveilleux, paradisiaque et sain
Il ne reste plus rien du monde raisonnable
Florissant sanctuaire de génies inspirés
Il ne reste plus rien du monde qu’on a créé
Un monde où la vie pouvait encore s’exprimer
Librement. Où la vie pouvait encore trouver
Le temps de ralentir pour prospérer fièrement
Dès lors nous sommes cernés par une horde de nuisibles
Des racailles exotiques, aux racailles financières
Des racailles gauchistes aux racailles élitistes
Nous sommes encerclés par une vermine hostile
Ils se sont infiltrés silencieusement
Ont profité de notre serviabilité
De notre gentillesse, de notre complaisance
Nous avons laissé faire sans arrière-pensées
Dans le monde actuel, le Marché, ce führer,
Réifie nos âmes, et contrôle nos cœurs
Une expérience sociale implacable et sournoise
Qui se perpétuera jusqu’à la fin des temps
Dans le monde actuel, le Capital écrase
Le moindre sentiment, la moindre volonté
Les sourires innocents et les rêves futurs
Il mène par le nez l’avancement historique
Ce monde mortuaire extermine les gens
La natalité meurt, les enfants changent de genre
Les bourses amincies perdent leur séminal
L’avenir de l’homme est mince, celui des femmes s’éteint
Reprenons le contrôle, levons notre étendard
Enfonçons jusqu’au cou la lame de notre épée
Dans les traitres et les faux ! Égorgeons les impurs !
Pendons-les par les couilles sur la place publique
Une journée de formation
Devant un auditoire qui semble médusé
Le formateur commence par une présentation
De son parcours de vie, de sa bonne volonté
Il distribue des notes claires et intelligibles
Brode quelques concepts, et une structure facile
« Intro, Chapitre premier, Hors-d’œuvre et Conclusion »
Tous les visages fixés vers l’orateur loquace
Semblaient déterminés à percer les secrets
Les plus intimes de la cybersécurité
Caché derrière l’écran, il envoyait ses slides
À l’aide d’une commande. Lentement le nuage
Des hallucinations parvint à me hanter
Mes paupières étaient lourdes, j’étais hypnotisé
Mon corps s’alourdissait, je devenais inerte
Le monsieur m’envoutait avec sa voix suave
J’ai profité du calme pour ouvrir la fenêtre
La ville était sereine du 17e étage
J’ai déployé mes ailes pour l’espace infini
Chier entre les gouttes
SOTL – Broken Harbors
Dans cette chute agréable, le reflet des carreaux
Formait un tourbillon secret, fragile et tendre
Une douce illusion kaléidoscopique
Le sommet d’une église apparaissait au loin
J’avais besoin de croire que tout irait très bien
Qu’un futur souriant me prendrait dans ses mains
J’avais besoin de croire en un tout salvateur
En un univers pur débordant de candeur
Qui pétrirait ma chair de chaleureux câlins
Je voyais le visage des anciens lendemains
Les copains, les voisins et la dernière histoire
Leur regard était fixe, leurs yeux étincelants
Revenant
Des êtres éternels plutôt inaccessibles
D’ici, je voyais le bâtiment gris d’Ethias
Le parfum du matin, et la couleur du ciel
Me rendaient nostalgique
Il y avait du rose tout au bout du tableau
Les passants dérivaient au milieu des nuages
Ils perdaient leur visage
En pré burnout
Tu te réveilles pendant la nuit
En pleine surchauffe d’objectifs
Tu trouves ça cool, tout est normal
Tu passes très vite devant le miroir
Tu évites de te confronter
Droit dans les yeux. Tes cernes tombent
Semaine, weekend, un acharné
Stakhanoviste, un courageux
Le boulot, ça te rend heureux !
Mais le vent tourne, tu ne l’entends pas
Mémoire qui flanche, concentration
À la dérive, et tu compenses
Plus tu avances, plus tu recules
Tu te replies sur ton nombril
Tu n’vois plus rien, le Moi s’efface
T’es dans le déni, tu deviens sourd
Malgré les avertissements
Tu t’y mets double… Et ne dors plus
Les bras qui pendent, les joues pâteuses
Tu craches à terre une glaire verte
Plutôt collante, au gout amer
Ça sent la fin ! Secoue-toi bien !
Ton corps prend l’eau, tu es noyé
Ton esprit crame, part en fumée
Nervous breakdown, tu deviens limite
C’est l’engrenage, et tu consultes
Un vieux médecin qui te file des trucs
Et quelques mois de maladie
De quoi relire ce poème
Et digérer la strophe suivante
Personne sous terre avec son fric !
Casse-toi de là ! Ton gros patron
Qui roule sur l’or, te l’rendra pas !
Even if you’re never awake
Le seul réel artiste serait une sorte de Dieu
Le Créateur de tout, et de tout en même temps
Fidèle à ce qu’on touche, fidèle à ce qu’on sent
Fidèle aux mouvements, fidèles à nos pensées
Son œuvre sera construite comme un cri de révolte
Contre le cours d’un monde auquel il est fixé
Nous la reconnaitrons sans jamais l’avoir vue
Et traversera le temps et les dimensions
Il usera de Beauté pour façonner le temps
Et usera du combat en refusant les armes
Et la fraternité pour pierre de soutènement
Maçonner un empire rempli de liberté
La culture de la limite
« Attention à l’Hippopo-Tram ! Il a besoin de 30 mètres pour s’arrêter. »
Auteur anonyme (2024)
En trois P et deux O, mot-valise qui sublime
Ce noble avertissement, bouscule notre langue
À faire pâlir d’envie les génies littéraires
Et les plus grands poètes de notre Cité ardente !
Hippopopopo-Tram ! semblerait plus lyrique
Apporterait du charme, et de l’agilité
Serait à la hauteur du sérieux d’un projet
Audacieux, généreux, discret et accompli
Mot-valise divin qui enterre à jamais
Dans le puits de l’audace, les préjugés aigris
Les jalousies injustes, et les mauvaises langues
Non mais sérieusement ? Pour qui se prennent-ils ?
*
D’ailleurs qui peut encore douter des fruits de ce
Chantier, quand il voit ce beau serpent électrique
Aux courbes fermes et denses sous sa solide robe
S’étendre nonchalamment dans les échos d’un gong ?
Qui peut critiquer ce rêve pharaonique
Qui commence à Sclessin, traverse le centre-ville
(Fuie par ses habitants, et par ses commerçants)
Jusque dans les fins fonds de la cité de Droixhe ?
Qui peut encore douter du sérieux du projet
Et de sa bienfaisance pour les gens du quartier ?
On se réjouit déjà du tourisme de masse
Qu’il va transbahuter aux quatre coins de la ville
*
Voilà comme par magie, un milliard des cieux !
Pourquoi toujours se plaindre d’où va votre pognon ?
Alors que les écoles et les routes communales
Sont en état de ruine, à l’abandon total
Un milliard d’une poche ou un milliard d’une autre ?
Avec des intérêts ? un taux fixe ? ou variable ?
Remboursable en trente ans par le contribuable ?
Sur une bonne dizaine de générations ?
Un milliard qui vient peut-être de l’au-delà ?
Un milliard par-ci, un milliard par-là !
Un milliard en sandale, un milliard en poussière
Pour une mise à jour des carrosses à cinq sols
Dans une pizzeria
Au fond d’un village ardennais…
Une heure trente qu’on roulait, nos ventres palpitaient
D’une faim suffocante. Le premier dit à l’autre
« Pourquoi pas la gargote qui clignote là au bout ? »
On a pris la première table qui arrivait
Coincés au fond du bouge près du four électrique
On s’intercala sagement entre les deux bavards
Le p’tit vieux à ma droite se sentait invincible
Il agitait ses membres autour de sa pizza
Sa femme réceptionnait son délire hypnotique
« Il faut soutenir Macron, il faut partir au front !
Envoyer nos soldats contre Poutine, le Méchant !
Se battre jusqu’à la mort contre cette invasion ! »
Pour sonner stéréo, sur la table de gauche
Une conversation qui n’avait rien d’intime
Une jeune plouc éructait sa science de comptoir
« Le vaccin c-19 a sauvé le genre humain
Il n’y a que les Fascistes pour penser le contraire !
Qu’on les confine encore, qu’on les pique de force !»
Pris entre les deux feux, je resserrais le poing
Et soufflais une somme de douces violences
Que je dissimulais avec tempérament
Mais comme dans une fable (une histoire à rebonds)
Ma partenaire glissa du lit de sa sagesse
Et prit courageusement le taureau par les cornes
« Vous formez une jolie paire de petits comiques
Ou bien devrais-je dire, de parfaits imbéciles
Vous vivez certainement d’une foi infaillible
En tout ce qui pétille, bref en tout ce qui ment ! »
« Baisse le regard papy ! J’enverrai tes enfants
Et les générations qui porteront ton nom
Se faire trouer la peau, se faire ouvrir le cou
Pour défendre cet ado que tu chérissais tant ! »
« Et toi, petite conne, va soigner cette acné
Épile cette moustache, et brosse-toi les dents
Ravale bien cette bile qui te sert de cerveau
Tu es le patient zéro d’une expérience sociale ! »
J’ai baissé le regard vers le triptyque gourmand
Fait semblant de penser à la ‘quatre fromages’
Aux assortiments de pâtes végétariennes
J’ai fait comme d’habitude : j’ai fui dans le bon sens
Insensé
Écrit-elle à un autre lorsque j’écris ces lignes ?
Pense-t-elle au suivant, à son ancien amant ?
Serais-je une fois de plus celui qu’on abandonne
Tel un chiffon miteux dans ce long vide-ordures ?
Serais-je encore une fois celui qu’on écrabouille
Pour s’essuyer les pieds comme sur un paillasson ?
En la majeur
The Dead Texan – The Struggle
J’ai pris ça sur le dos, sans poser de questions
Acquiescé mollement le malheur éternel
Toutes les merdes passées, et puis celles à venir
Les panneaux qui défilent et les sens interdits
J’ai attendu la suite sur le bord de la route
Le sifflement du vent et celui des oiseaux
Guidaient ma solitude, et le soupir suivant
Je prenais conscience que nous ne serions plus seuls
Sous les voutes de la gare, les échos d’un navire
Caressent mes tympans et mon visage blafard
La prochaine tempête nous attend en silence
Les heures passent, il faut vivre dans l’inconditionné
Libre-arbitre
« Qui donc en effet te distingue ? Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? »
1 Corinthiens 4 :7
On ne pourra jamais être totalement
Dissocié, affranchi, libre et indépendant
Nous descendons toujours de la chair des parents
Nous sommes intégralement soumis à ces fantômes
Ancestraux qui nous bercent depuis la nuit des temps
Les cellules de notre corps flottent dans l’éternel
On ne rachète pas les souvenirs
Doit-on tout conserver dans notre intimité ?
Doit-on laisser filer les souvenirs inutiles
ou s’accrocher au moindre
mouvement de la rétine ?
Est-ce que tout ce que je vois sera enregistré ?
Est-ce que tout ce que je vis sera expertisé ?
Est-ce que tout ce que je sens sera pérennisé ?
Est-ce que tout ce que l’on sème portera le futur ?
Dois-je détruire les deux boites
à chaussures sous le lit ?
ou conserver fièrement l’ensemble de ces reliques
comme on garde un trésor ?
Sommes-nous responsables de ces fausses chimères ?
Nous resterons peut-être
les souvenirs négatifs
que d’autres conservent intacts
aux creux de leur enfer
Pour Laurence
SOTL – Ballad of Distances
C’était en juin, j’errais toujours dans le silence
Environné par la poussière
Je me tournais vers l’infini, j’avais mes chances
Je rejoignais les paradis artificiels
Les comédies instantanées
Le présent vide, abandonné, passait serein
Soudainement, au loin, dans l’enceinte du Parc
Tu m’envoies un signe de main
J’ai embrayé, je t’ai perdue dans la cohue
Les jours suivants, dans un brouillard de solitude
J’ai supprimé tous nos échanges
Et puis soudain, tu apparus dans une nuit
Il n’y avait plus de hasard indifférent
Et la chaleur, passionnément, nous a bercés
Pour m’atteindre à travers le cœur