Vers la furie [2022]

 



    « Dès que l’aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. Un courant d’innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt l’intelligence des poètes les plus enthousiastes, laisse tomber des protections pour les berceaux, des couronnes pour la jeunesse, des croyances à l’immortalité pour les vieillards. »

                                                                                                                                   Lautréamont, Poésies II

 

                                                                             ***

 

Éprouver

    

    « Et Satan se retira de devant la face de l’Éternel. Et il frappa Job d’un ulcère malin, de la plante du pied jusqu’au sommet de la tête. Et Job prit un tesson pour gratter ses plaies et s’assit sur la cendre. Sa femme lui dit : ‶ Tu t’attaches encore dans ta perfection ? Maudis Dieu et meurs ! ″ Il lui répondit : ‶ Tu parles comme une femme insensée. Si de Dieu nous acceptons le bien, n’accepterons-nous pas aussi le mal ? ″ En tout cela, Job ne pécha point par ses lèvres. »

                                                  

                                                   Job 2, 7-10


Les ondes d’hirondelles rencontrent les nuages 

Quelques perles de pluie se regardent en riant 

Échangent assurément leur dernier souvenir

Esquissent joyeusement un ultime soupir  

Avant de décrocher une chute infinie 

Vers un monde enragé où sifflent le mensonge

Les guerres, les illusions et l’hypnose négative 

Où l’extermination définitive des hommes 

Plongera dans la nuit les espérances passées 

On découvrira la peau décharnée des Chimères

Il restera la terre, les fleuves et la lumière 

La foudre, les océans. Et le cri des volcans 

Recouvrira le monde ; tout deviendra poussière 


La fontaine ubérale 

 

Sous les parasols vides, deux personnes discutent 

De la fin des vacances, de ce qu’elles ont perdu 

De ce qu’elles ont connu, et peuvent encore attendre

Les deux personnes se lèvent, et partent vers l’inconnu 

 

Sort du salon-lavoir un type qui, comme moi 

Suggère l’oisiveté. Une bière à la main 

Son joint vissé aux lèvres, il rejoint lentement 

L’arrière de la saison et ses feuilles fanées

 

Ce coin d'ombre étouffant entre les sapins verts

Derrière la maison rouge, bureaux des avocats

À côté d’une verrière, je cueillais une figue

On était en septembre, la nature suffisait

 

Le seul juge c’est la fin, l’odeur d’inévitable

 

Terrasse

 

Deux balayeurs de rue ramassaient quelques crasses 

Sur l’immense esplanade qui bordait la terrasse 

Ils avaient le pas lent, des combinaisons mauves 

Ils sentaient la transpi’ et l’écume des choses 

 

Du bureau, du troisième où j’attendais la pause 

Où le silence était maitre de cette prose 

J’étais payé à rien ; j’enviais deux mendiants 

Qui se piquaient les jambes alternativement

 

Le premier dit à l’autre : Il est temps de partir 

De ce monde de fou qui nous tient par le pire 

Il est temps de nous mettre nos tronches à l’envers 

Pour oublier enfin les plaies de cette terre 

 

C'est la dernière fois qu'on les a entendus 

Ils sont certainement partis d’une overdose 

D’une mycobactérie, d’une vieille tuberculose

On ne les reverra plus, leurs seringues sont vides

 

La sociologue

 

Les pétales desséchés contre un soleil brulant

Dans de gros pots en grès, sur l’appui de fenêtre

Sont devenus muets

 

C’est comme ça qu’on finit, annonce-t-elle rondement

En déposant son pied à la base du bureau

Mains plaquées sur les hanches

 

L’enfant qu’elle est restée tire sa poésie

D’une vague amertume qu’elle vient nous partager

Elle va démissionner

 

Son compagnon ne peut, ne peut plus accepter

La savoir au travail, entourée d’employés

Pourrir de jour en jour

 

Il va choisir maintenant sa vie – Mérite-t-elle

De vivre accessoirement comme cette pauvre fleur

Dans ce gros pot en grès ?

 

Va-t-elle enfin fleurir dans un pré luxuriant ?

Va-t-elle enfin reprendre la couleur du matin

Ternie par ce métier ?

 

Il va choisir sa vie

 

Sans titre

 

Les Hollandaises tournent au milieu de la place

En trainant leur accent, une coulée de bave

Oppressantes et gluantes au milieu de la place

 

Elle traverse mon esprit et mon état s’aggrave

Les mardis se rassemblent en gros tas décousus

De tristesses inconscientes, de découragements

 

Le rocailleux accent des touristes hollandaises

M’éclabousse le visage, ça me réveille un peu

Je quitte enfin la place, sans les remercier


Justifications du suivant

 

A-t-on assez écrit sur la solitude ?

L’a-t-on assez vécue ?

 

Peut-on encore être aimé ?

Est-ce un jeu ?

 

On ne change jamais, mais à partir de quand ?

 

De quoi as-tu besoin pour survivre ?

 

L’éventail de solutions est limité. On utilise souvent les mêmes, elles ne fonctionnent toujours pas.

 

Le meilleur arrive après, dans le souvenir.

 

Un coin d’ombre plus calme, plus frais.

 

Je hais les poètes passés qui me dévisagent. On n’écrit que pour plaire, que pour envisager la fin.

 

Cette journée ne sert à rien d’autre qu’à essayer de croiser le regard de cet amour qui marche dans la ville. À rien d’autre.


Je me sens bizarrement triste


Plus rien n’est beau

Tout est sonore

 

Le ciel est gris

Et tous implorent

 

La vie pendue

Tous ils m’ignorent

 

La pluie rafale

Tout pue la mort

 

Il n’y a pas de bonheur sans limites

 

Je n’attaque plus la viande, je la laisse refroidir

Parfois même pourrir, je n’ai plus vraiment faim

Je suis peut-être malade, ou bien végétarien

La viande me dégoute, et hante mon avenir

 

Sans titre

 

Il faut perdre avant tout   

Ne jamais renoncer à perdre totalement

La matière et le temps

Ici n’est qu’un départ pour un monde éternel

Personne n’y croit vraiment

Nous sommes des passagers, notre corps éphémère

L’heure du sacrifice

Arrive froidement ; nos yeux se fermeront

N’aie pas peur mon enfant

Nous serons tous là-bas, réunis près de Lui

Il est le seul ensemble

Il n’y aura plus d’ennuis, nous serons infinis


Sans titre

 

La pression, aujourd’hui, n’a cessé de monter

Ma nuque s’est raidie, je ne sens plus mes pieds

Mes organes intérieurs sont amplement froissés

Pas de douleur externe, une lente hémorragie

Et sans savoir nager, je surfe inconsciemment

Sur un fleuve d’arythmie en remontant le courant

Comme une vieille truite grise qui n’a plus qu’une nageoire


Une lettre à une amie

 

J’oscille ces derniers temps entre haine et colère

Trainant l’acceptation comme une croix en acier

Sur mes épaules nues transportant lourdement

Les derniers ossements d’un vieux dos fracassé

 

J’oscille entre nous deux, traqué par le démon

Des illusions passées, des images balayées

Un diable envoutant dans un deux-pièces saumon

Au bord d’une piscine, un beau mois de juillet

 

Je te sens arpenter les coteaux de la ville

Avec ton vélo bleu, celui des nuits d’été

Dans ce chemisier rouge (cheveux ébouriffés)

La nuque enveloppée, avant que tout ne vrille

 

Tu sillonnes les sentiers à quelques pas de moi

Ton ombre recouvrira le reste de mon temps


Beaurieux

 

« Craindre la mort hors du péril, et non dans le péril, car il faut être homme. »

Pascal, Pensées
 
 
Au loin, l’apparition d’une existence humaine
Une lueur orange lentement se développe
Entre les nuages bleus et les ombres cyclopes
Volte-face classique devant le précipice

À Natacha

(Morning Bell)

 

Tu ne liras jamais ces lignes insignifiantes
Je tomberai dans l’oubli comme cette publication
 
Tu étais ambitieuse, j’étais indifférent
Je me cachais derrière cette idée terrifiante
 
Tu es celle qui verra la suite du voyage
Les étendues heureuses, les dangers de la vie
 
Tu ne liras jamais ces lignes inconsistantes
Nous tomberons dans l’oubli comme cette supposition

Pratiquer l’inconfort

Il y a comme une osmose, comme une liaison
Qui s’enracine en nous quand tu t’adresses à moi

C’est très simple pourtant de répondre aux questions
Et d’en improviser, de trouver un sujet
De conversation, de ne pas reculer
Devant ta cinquantaine, ta mini-jupe en jeans
 
Je suis réconforté dans ce mouvement sincère
Qui se développe en nous quand tu t’adresses à moi
Tu parais vingt-cinq ans sous tes airs militaires
Quand se dessinent rires, rayonnements et joies
 

Le fond de l’air est vrai

Elle portait l’amertume en guise de collier

Divisée par la vie et ses inconséquences
Surprise comme une enfant, par ses propres effets
Une respiration dense, son pouls est violent
 
Séparée nouvellement de son appareillage
Elle gardait les stigmates de l’éparpillement
La gravité soumet nos corps d’adolescents
À la dégradation, et au désassemblage
 
On espère inverser le cours de l’existence
Retrouver nos vingt ans, et notre consistance
À la place, on croupit dans de vieilles rides horribles
On souffre et on faiblit, on devient insensible
 
Qui es-tu Ludivine ?



(4 Red Calx [slo])

En regardant la carte de la ville de Berlin
Je fus, jusqu’aux entrailles, inondé mollement
D’une nostalgie grégaire, de souvenirs incertains
 
Il y a vraiment des jours où j’écris passivement
Des platitudes communes, où j’entasse les chagrins
Où le silence monte en moi comme la brume
 
Je voulais marier ma diététicienne
Rester jusqu’à la fin, en pire comme en très bien
Pourrir à son chevet. Elle prendra soin de moi
 
De ma vieille carcasse, de mes passions vétustes
De mon inanité, et de ma corrosion
Comme de la carrosserie d’une voiture d’occasion
 
Je me serai coupé en dix-huit mille parties
Pour ne jamais quitter notre télépathie
Et rejoindre doucement nos amours infinies
 
Comment ressusciter cette rencontre perdue ?
Où trouver cette histoire qui me rendrait moins con ?
Sans courage je la scrute à travers les réseaux


On reconnait vite celles qui attendent l’amant
Accompagnées d’une tasse de café péruvien
 
Elles ont l’air abruties par l’angoisse de l’amour
Ce sont des sottes entières couvertes d’espérances
 
Leur ardeur retombera aussi vite que la mousse
De ce café bouillant dans cette tasse blanche 


Pas de musique

Je respire à peu près. Est-ce une pneumopathie
Qui lentement dévore mes bronches endormies ?
Pour marcher, je me traine. Mes jambes sont engourdies
 
Me restera-t-il assez de temps pour voir vieillir
Le coin de tes paupières, le tirant de tes hanches
Nos deux corps allongés sous le soleil orange


On est tous dépendants de notre identité
Personne ne s’en échappe, on est tous prisonniers
 
Personne ne veut sortir de cette bulle apaisante
Qui éveille les vestiges du liquide amniotique
 
Parfois on s’en extrait pour prouver quelque chose
Pour faire croire qu’on existe sans notre bouclier
 
Ça finit souvent mal, on rate notre spectacle
On ressemble à un clown qui n’a jamais fait rire
 
Tout le monde se moque de nous, et nous ridiculise
On espère retrouver le ventre de notre maman

 
Le stade blanc
 
On profite très peu des plaisirs de la vie
Les moments de bonheur sont parfois très intenses
Mais glissent entre les doigts comme des impermanences
 
On se contente de vivre biologiquement
Ce seuil ne contient rien de très particulier
Quelques variations liées à la santé
 
Qui peut s’émerveiller de sa respiration ?
De sa transpiration, de son système nerveux ?
Qui contemple la structure des follicules pileux ?
 
Qui salue les prouesses du système lymphatique ?
Du système digestif, et de l’endocrinien ?
Nous sommes tous bien ingrats, personne n’y comprend rien
 
Et puis quand tout bascule, fini d’être passif
Notre orgueil rétrécit, la douleur nous domine
On comprend les plaisirs de la vie monotone
 
On voudrait retrouver ce confort immobile
En dehors de cette chambre aux parois anonymes
On voudrait une vie sans souffrances et sans bruits
 
Ce seuil qui ne contient rien d’bien particulier
 
Le stade noir
 
On espère le chaos dans une grande explosion
Comme dans les films de merde de Mark Steven Johnson
 
On attend le chaos dans le vrombissement
D’un avion qui s’écrase contre une tour en argent
 
On attend le chaos, celui des évènements
Qui ne nous concernent pas, extérieurs au présent
 
On espère le chaos comme une garantie
Pour un monde nouveau vidé des pacotilles
 
On croit y reconstruire un Paradis nouveau
Un très simple entre-nous, sans tous ces gros blaireaux
 
Ma mère m’a toujours dit de laisser croire les nonnes
Commence par te sauver, tu sauveras Babylone
 
Il reste une place


J'ai l’impression d’écrire à plusieurs, ou plutôt, non seul. J’entends, depuis la terrasse où je travaille, un vieux Smashing Pumpkins qui rebondit sur les murs des maisons voisines qui bordent l’immense terrasse vers le jardin… Impossible d’identifier le titre précis. Il flotte très loin dans l’air. Ça vient surement du mec de derrière. Celui qui a une moto rouge et deux chiens. Je sais même pas s’il a une femme et des gosses, mais il porte souvent un vieux t-shirt noir Nirvana chargé de souvenirs. Ce soir, il fait un barbecue avec ses potes quadras. Ça se sent. On dirait de l’agneau. Ou du bœuf ? J’en sais rien, ils sont peut-être tous véganes… par nostalgie ?
Toujours impossible d’associer l’air qui passe ne serait-ce qu'à un album. Est-ce vraiment les Smashing d’ailleurs ? Ce serait pas plutôt les Pixies ? ou Slint ? Slowdive ? Des rires se superposent, l’animation se prolongera tard dans la nuit. Comment est-ce que je peux encore confondre tous ces groupes ? L’animation de l’autre côté s’accélère de ligne en ligne. Ce sont des bribes de voix de femmes qui me parviennent d’abord, celles des hommes se tarissent sous mes pieds, sous la terrasse en bois, vers la voisine du rez-de-chaussée. Elle, elle cuve certainement sa dernière de blanc.
On ne s’est jamais rejoints comme l’autre l’avait jadis promis. Nos retrouvailles ont expiré comme une vieille salade brunit dans le fond d’un frigo tiède. Il faut vraiment savoir perdre. Elle me l’a bien fait comprendre, la garce. C’est plus qu’essentiel, c’est vital. Ça fait presque de nous des héros des temps modernes, de vrais survivants. La défaite est une constante immuable chez l’aventurier. Surtout pour celui qui cherche en sachant qu’il ne trouvera plus jamais ce qu’il a perdu. On s’habitue vaguement à cet état de névrose post-traumatique. Comme dirait mon ami Fiodor, on finit par s’habituer à tout.
Quelques accords de guitare me reviennent au visage comme l’écume d’une mer tourmentée. Un flot assez envoutant, je l’admets. C’est l’heure du rangement des rires superposés. Je peux encore me laisser bercer comme ça quelques heures. Je vais attendre que le sommeil arrive. Je peux dormir sur la terrasse si ça continue. J’y installerai un petit matelas. J’aurais l’impression d’être avec eux, mais sans devoir me farcir leurs discussions pénibles. Le soleil s’est couché, les nuages sont partis, les étoiles arrivent. Une vraie happy-end à l’américaine.
Il ne peut vraiment plus rien se passer ici. Qu’un avion s’écrase sur ma tronche ? Que deux avions s’y écrasent ? Un train qui déraille ? Un sniper isolé ? Trop loin pour m’atteindre. Pourquoi moi ? C’est très facile d’accepter ce qui se passe à cet instant précis. Il suffit que ça se limite à un barbecue invisible, à des rires anonymes, au vent rassurant du printemps et à l’écho des Smashing. Enfin, je crois.

 
              Le 16 avril
 
***

Construire

 
 
« J’ai cessé d’être écrivain pour devenir un chroniqueur, alors j’ai mis ma peau sur la table. N’oubliez pas une chose, la vraie inspiratrice c’est la mort. Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n’avez rien. Il faut payer. Ce qui est gratuit sent le gratuit, et pue le gratuit. »
 
 
Louis-Ferdinand Céline, interview avec Louis Pauwels, 19 juin 1959


Méthode d’écriture sérieuse et rigoureuse pour ceux qui manquent d’inspiration (à ne pas mettre entre toutes les mains)
 
Je commence chaque phrase par la fin
Remplis l’avant avec une pièce
Elle tombe toujours du bon côté
Comme une bonne tartine de pain
Au petit bonheur sans énergie
Une chance sur deux de composer
Une phrase idiote, un aphorisme
Angélique ; une chance sur deux
De raturer les mots gâchés
Les idées mornes, les paroles creuses
Je réitère l’opération
Autant de fois que de passion
Mais quand le ciel se charge d’éclairs
Je change les lettres avec un dé
Un accident pour fainéant
Qui ne sait rien créer de vrai
J’ajoute une pincée de charmes
Quelques voyelles, aucune consonne
Un peu de poivre, un zeste de sel
Le tout marine pendant un siècle
Passons très vite à la passoire
Vocabulaires et expressions
Gardons seulement c’qui fait plaisir
Les trucs idiots, les évidences
Quelques truismes, puis les beaux mots
Tout l’monde pigera, c’est l’principal
Il ne faut rien écrire, gamin
Écrire ne change vraiment rien
Profitons juste de six Duvel
Voyons le monde comme éternel
 
 
Sans titre
 
La fontaine pissait une vieille eau défraichie
Au milieu d’une place remplie d’une église rouge
Les bâtiments autour s’insultaient en criant
Deux drogués circulaient sous des tuniques indiennes
 
De gros morceaux de brique coulaient sporadiquement
Hors des fenêtres jaunies par la foudre et la pluie
Par la fumée graisseuse des tonnes de cigarettes
Aspirées chaudement entre des lèvres sèches
 
J’attendais patiemment la tombée de la nuit
Les pieds coincés dans l’eau et les mains dans le sable
Mon corps était collé dans un grand parapluie
La place engloutissait l’espace autour de moi
 
J’suis allé voir ailleurs, si ça n’se passait pas 
 
Guillemins-Oostende
 
La détresse pénètre les vêtements des navetteurs
Impatients qui déchiffrent les lignes jaunes des écrans
Du hall ahurissant, espagnol et hideux
Une espèce de toile de mygale monstrueuse
 
De longues flèches en argent pénètrent le couloir
Dans un crissement cendreux qui inonde la gare
Les navetteurs se regroupent devant les ouvertures
On dirait des fourmis qui dépiècent un cadavre
 
C’est une bassine creuse qui tombe dans le vide 
Dans un bruit apaisant, un chuchotement d’ivresse
Comme si l’humanité tardive (l’industrielle)
Avait enfin trouvé le son pur idéal
 
Un consommé de temps s’enfonçant dans les rails
(Nos vies entre les mains de la vitesse aveugle)
Aspergeant les passants d’éclats de grosses mitrailles
Visqueuses et aiguisées, de la tronche aux entrailles
 
Nous pénétrons les joies de l’uniformité

Peut-être

Un type qu’on connait tous et qui comme une sangsue
S’agrippe sans effort à notre quotidien
Il maitrise chaque art, connait chaque technique
Une concentration de je hypertrophiés
 
Je-sais-tout-à-peu-près ; je-sais-tout, je-l’-ai-vu
 
Une grande gueule prête à tout mais qui devant les faits
Transpire de panique et claque des genoux
Aspire ses pauvres mots, change quinze fois d’avis
Reporte tout à demain pour juste s’échapper
 
Je-sais-tout-mieux-que-toi ; je-sais-tout, j’l’ai-vécu
 
Il faisait ce que tu dis mais en mille fois mieux
Tout lu, tout entendu, tout touché, tout senti
Il faisait ce que tu penses mais en mille fois pire
Tout subi, tout connu, tout pleuré, tout noirci
 
Je-sais-tout-mieux-qu’tout-l’monde ; je-sais-tout-puis-c’est-tout

Il n’existe qu’à travers cet objet fantastique
Les psychiatres appellent ça de la mythomanie
Pour vous débarrasser de ce vieux parasite
Je vous conseille vivement un détartrant chimique

Ronchon
 
Je rejoins, menotté, les gens sans ambitions
Ceux qui n’existent qu’entre quatre murs de prison
 
Les âmes condamnées par d’autres fainéants
Agissants sous les ordres. J’étais un innocent
 
Plus vraiment de mouvements, attaché par les pieds
À un horaire fixe, à des définitions
Aux attentes de modèles, et aux caricatures
Je ne vois dans l’instant qu’un concentré d’usure
 
Aucune solution, une dose de complaintes
Bêlements enfantins, poèmes de victime
Paresse inaltérable ou défaillances mentales
Me voilà condamné jusqu’à la nuit des temps

Déménager dans une impasse ?

 
Deux approximatifs dont la couleur de peau
Me rappelaient étrangement un vieux stéréotype
De gros gamins de merde, louaient une trottinette
Pour rejoindre leurs amis tout aussi petits cons
C’est avec, je confie, un regard méprisant
Que je scrutais l’envol des deux adolescents
Ils prenaient un air sûr (tout aussi dérangeant)
Sur une route pavée montant légèrement
Pas de phares ni de casque, sans rétros ni ceinture
C’était l’heure attendue de rayer la peinture
D’un break Audi A5 noir et inattentif
Qui laissa derrière lui dans un crash bruyant
Les dépouilles inertes des deux adolescents
Étalées sur la route dans quelques litres de sang
Des piétons s’arrêtent pour prendre quelques photos
Et les voitures contournent la tourbière empourprée
Moi, je bois un café dans la brasserie en face
Ajoute juste un sucre, et touille le mélange
Je ne mépriserai plus personne, c’est promis
Ai-je peut-être le don de tuer à distance ?
Ou sont-ce les circonstances qui détruisent sous mes yeux ?
 
 
Tu ne likeras pas
 
Non, nous n’irons jamais boire une tasse de café
En nous dévisageant, parfaitement absorbés
Par cette nouvelle intrigue
 
Non, nous n’irons jamais dans une salle de ciné’
Voir un désopilant navet américain
En nous prenant la main
 
Non, nous n’irons jamais danser entre les gouttes
Attendant patiemment le retour du printemps
Ce sera l’hiver chronique
 
Non, nous n’irons jamais à travers les montagnes
Reconquérir la mer et pêcher des oursins
Ses flots seront gelés
 
Non, nous n’irons jamais construire ces lendemains
En oubliant maintenant, en retenant le passé
Le futur sera froid
 
 
Dans un gros pull pour deux
 

Nous voilà emballés dans le deuxième étage
J’écris la nostalgie de cette dernière image
D’une histoire construite avec acharnement
 
Nos reproches nous enchainent. Tu fumes à la fenêtre
Au bord d’un long brouillard qui s’étend à se perdre
Je vais sauter pour deux, le blanc m’amortira !
 
Entre chaque bouffée de nicotine épaisse
Tu dissèques mes mouvements, et mes intentions
Tu ne m’retiens même pas ?! tu t’en fous vraiment d’moi !

Tu ne sauteras jamais, tu tiens bien trop à toi
À ce qui te décore, aux reflets du miroir
Tu n’es vraiment qu’un con, au profil de connard !
 
Tu étais ma Linda, nous nous tapions dessus
Par amour, et pourtant tu me crachais ta haine
Alors qu’il suffisait moins de cœur pour aimer 

 
Avril 2018
 
Le sentier de la Campagne


On est réglés comme du papier à musique. On le sera peut-être jusqu’au bout. On s’est certainement rencontrés avant, dans une autre vie, dans un autre monde… selon les croyances de chacun. On a eu des empires, des esclaves, des châteaux, des tonnes d’or et d’argent, on a connu des guerres, des alliances et des trahisons. On dirigeait des armées, des bataillons, on construisait des immeubles, des capitales. Perso, j’y crois pas trop à ces trucs-là, une vie me suffit, mais je peux pas l’expliquer autrement. D’ailleurs, à s’être tant fréquentés, c’est peut-être ici qu’on se quitte à jamais ? C’est peut-être à cet arrêt de bus qu’on échange notre fin ? c’est peut-être, enfin, tout à fait, définitivement fini ?
    
    Il part, j’arrive. Ça ne m’avait même pas traversé l’esprit plus tôt. J’avais tout calculé pour qu’on se croise, mais impossible de prévoir une évidence de plus. On se retrouve seuls, comme deux paumés. On n’avait plus l’habitude, c’est peut-être ça ? Toujours dans un état second, tes mains tremblent, tu les caches. Coincée entre deux hurluberlus dont tu t’étais rendue volontairement dépendante. Mais ça, tu l’avais accepté depuis longtemps.

C’est très mauvais de fusionner comme on l’a fait. C’est le meilleur moyen d’aller contre notre propre nature. On devient progressivement prisonniers d’une entité supérieure qui nous envahit jusqu’à la moelle pour prendre contrôle de nos corps. Ça vient surement de cette vie antérieure ? On paie ici pour autre chose ? On essaie de tout donner, pour rien. Un truc qu’on ne sentira jamais que quand nous nous séparerons. Il est déjà trop tard. On sera deux oiseaux pris au piège dans une cage qui tombe dans le vide nous donnant le sentiment de voler librement. 


Amandine (on avait 14 ans)


Dans une nuit bruyante, j’ai accroché ta main
Sans trop savoir pourquoi, j’écoutais les copains
 
La musique allait fort, je cherchais un chemin
Dans cette masse de corps agglomérés pour rien
 
Comme disent les enfants, on est sortis ensemble
Sans comprendre vraiment ce que la vie assemble
Fomente mystérieusement pour nous marabouter
Ce que l’éternité, dans notre dos tourné,

Invincible victimisation 

De petits êtres fragiles vivant dans le confort
D’une modernité accessible et facile
Se jugent opprimés par une lente mort
 
De vrais adolescents suintant le déni
Du monde qui les entoure, et du temps consumé
Se sentent mal dans leur peau, de pauvres incompris
 
Quelques tentatives de devenir une rockstar
En recyclant les codes d’une mode périmée
Qu’ils espèrent exhumer, munis d’une guitare
 
Ils me donnent l’impression de n’avoir pas quitté
Leur petite enfance rose, et cherchent avec leurs pleurs
Et des cris de menace, le sein de leur maman

  
Notre oiseuse existence
 
On n’a dit à personne qu’il fallait travailler
En crevant à petit feu, en se laissant sombrer
Dans une lassitude pour accepter la vie
 
On n’a dit à personne que le travail rend libre
C’est une pure invention d’un patron acariâtre
Qui sert juste sa cause. Il ne faut plus rien foutre
 
Et se laisser couler dans ce Paradis blanc
Attendre que les jours passent à l’ombre des tilleuls
À côté de la chapelle, au beau milieu d’un champ
 
Savourons les instants dans l’inactivité
À quoi bon encore faire ? À quoi bon résister ?
Tout ou presque a déjà la forme d’éternité
 
Confusions
 
Je collectionne les folles, les déséquilibrées
Les timbrées agréables, celles en conditionnelle
Et qui viennent de sortir d’hôpital psychiatrique
 
On dirait que je suis cet illustre abonné
Qui, chaque matin, chaque soir radote ses bobards
En sifflant la serveuse, une claque sur les fesses
 
C’est une sorte de drogue aux effets frelatés
Qui m’arrache le crâne comme un coup de fusil
Mais qui n’atteint jamais la cible qu’elle a choisie
 
Fasciné par le feu, incendiaire actif
Le pompier pyromane ; le pyromane pompier
Je collectionne les braises, et avive mes supplices
 
Sans titre
 
C’est une pluie statique quasi inévitable
Qui déferle sur mes tempes, et glisse sur mes oreilles
 
Ça me rappelle les jours où l’on se chahutait
Où nos mains se crispaient, tes rires résonnent encore
 
Ne jamais les nourrir après minuit
 
Multiplication des cas désespérés
Par la surabondance de nouvelles thérapies
 
Pour quarante balles de l’heure, toutes taxes comprises
Apprendre à éduquer ton chat, ton chien, tes gosses
Apprendre à nettoyer, à ranger tes vêtements
Apprendre à rire des blagues, ou à faire des enfants
 
Le principe du coach, c’est sa déclinaison
Passant du coq à l’âne sans se poser de questions
Il se déguise en tout sans crédibilité
Il peut tout faire rimer avec la Fatuité
 
Entre une coulée de bile et des poubelles jaunes
 
Personne ne viendra me rejoindre, c’est certain
C’est l’endroit le plus glauque, et le plus oppressant
De cette ville qui mue en décharge hermétique
 
Toute la symphonie des rognures de l’être
Coule ici, sur cette place ensablée jusqu’au cou
Où furent jadis cloitrés de fidèles résistants
 
Il ne manque qu’un curé pour compléter le tableau
D’une diversité si affable et si douce
Qui se gave de moutons, et le soir, de 12/12
 
Il reste quelques blancs-becs nageant dans le cirage
Installés sur un banc à dresser le bilan
D’une journée bien remplie au feu rouge, Saint-Lambert
 
La nature, elle aussi, en décomposition
Ça sèche, et puis ça fane ; il ne restera rien
Les arbres prendront feu, le ciel disparaitra
 
 
              Esplanade Saint-Léonard, le 18 juillet

Sans titre

Il est tard dans la nuit (nous étions en juillet)
La ville vivait encore au rythme des sirènes
Brillantes et solitaires
 
La ville ne peut vivre sans ces lumières bruyantes
Les sirènes mourront sans pouvoir rebondir
Sur les murs encore chauds
 
Elles sont main dans la main et s’aiment en riant

De la lumière, Avenue Olympe
 
Ils se précipitèrent vers le supermarché
Un dimanche agréable, chaud et ensoleillé
C’était surtout pour faire d’énormes barbecues
 
Des montagnes de viandes ultra-conditionnées
Dans de petites barquettes en plastique recyclé
Qu’ils portaient fièrement comme après une battue
 
Leurs envies carnivores (la mémoire génétique ?)
Les poussent à consommer selon les promotions
Ils rentrent parfaitement dans les démonstrations
 
D’anciens chasseurs de lièvres qui sonnent l’hallali
Quand la file s’allonge, se remplit de caddies
Pressés par un tapis qui entraine les victime

Une trainée d’amertume laissée par le souvenir
D’une ancienne vie nomade de chasseur à la flèche
Consommateur fidèle de nouvelles dépressions  

Sans titre
 
Des mecs qui ont bossé toute leur vie à construire monuments, œuvres et pensées en sacrifiant loisirs, santé et famille à ceux qui vivent d’amour et d’eau fraiche en contemplant le monde tourner sans jamais y toucher, qui détient la vérité ? Ça me donne envie de glander.

 
Lou
 
Deux types jouaient aux cartes, pariaient du pognon
À la terrasse de Lou ; l’été en contraction
 
Lou n’a jamais eu les réflexes qu’elle devait
Rien n’était jamais prêt, du moins elle essayait
 
Il lui fallait souvent deux heures pour apporter
Boissons et sets de table, cacahuètes et olives
 
Les clients se plaignaient de façon agressive
Et le ton s’élevait, tout pour impressionner
 
Lou n’était pas vraiment à la place qu’il fallait
Elle regardait le ciel à travers les volets
Attendait qu’on la sauve, qu’une main invisible
Provenant de Jupiter lui rende une vie paisible
 
Je n’l’ai jamais revue
 
Elles se coupaient les pointes
 
Quand l’une passait au vert
L’autre s’envenimait
 
Une, les jours heureux
L’autre par temps pluvieux
 
Une pour le weekend
L’autre les fériés
 
La première, officielle
La seconde, officieuse
 
Chacune sous la même couette
Sur le même matelas
 
Une grimpait, l’autre sortait
Le lit encore tiède
 
Impossible de choisir
Nous sommes indivisibles
 
Comme les faces d’une pièce
Qui se coupait les pointes
 
À travers le cœur
 
À Juliette Joinville d'Artois
 
Les poèmes d’amour m’ennuient profondément
Et leurs poètes aussi
 
Ils mélangent les mots que personne ne comprend
Pour dire la modestie
 
Des expressions douteuses, sorties d’une autre époque
Pour se sentir profonds
 
En espérant surprendre, ils m’assomment et me grisent
Me caressent d’illusions
 
Alors que leur passion est irréalisable
Ils s’entêtent à outrance
 
Ils enchainent les clichés et les banalités
En longues lapalissades
 
Ne répondront jamais à la simple question
Que désire la femme ?
 
  
Pénurie

 
    Parfois, pendant la nuit, j’ai des crampes aux mollets. Le matin, ma paupière gauche clignote. On dirait un stroboscope au ralenti. J’ai surement une carence en magnésium, c’est ma diététicienne qui me l’a dit. Bon, on a tous une carence en magnésium et on a tous des crampes... C’est de notoriété publique, mais tout le monde s’en fout. La plupart n’en ont même pas conscience ? Ils ont certainement moins de crampes que moi, mais pas une diététicienne aussi professionnelle et aussi attentive.
    Sans attendre les conseils de ma bienveillante diététicienne, la publicité de ma nouvelle pharmacie alternative m’a presque convaincu de commencer une cure. La composition typographique est séduisante, mais ils sont vachement insistants sur le propos. J’y fais gaffe moi avant d’acheter des trucs. Si les mecs de la pub sont en confiance, c’est peut-être bon signe ? Sur la boite, dessinée dans le coin supérieur droit de la réclame, un grand ‘M’ en gras, et comme une trainée de poudre qui le suit, le petit ‘g’ en italique sur l’ouverture de côté. Une lettre rouge, la suivante grise. Une qui avance, l’autre qui s’effrite. Le tout en mouvement, comme si on secouait le bazar pour pas que la pulpe, elle reste en bas. Du style. Du coffre ! On va en bouffer du magnésium. Faudrait que je demande à ma diététicienne si elle connait ce produit ?
    Les détails du papier sont quand même surprenants. Le dégradé de vert comme ombre, le relief rose sur chaque arête et l’incrustation pixelisée d’une petite île désertique perdue confirment un travail sérieux. Ça pétille, on dirait même que ça déborde. C’est de la 3D. On veut nous entrainer vers le nouvel Eldorado de l’abondance. Du magnésium partout, des vitamines à gogo ! Mais merde, mes crampes la nuit ? C’est pas juste en regardant l’image qu’elles vont se tirer ! Bon, je suis pas encore critique d’art, mais tout ça a sans doute été pensé par des junkies pour des junkies. Des connaisseurs, et moi aussi.
    C’est un peu too much, me dit un vieux pote à qui je montre la pub. Je sais pas si son commentaire concerne mes carences ou la boite. Ou les deux. Ou ma lubie pour ma diététicienne ? Qu’est-ce que je peux le faire chier avec elle… Je lui en parle depuis plus de sept ans, depuis la première consultation. Pas trop régulièrement pour pas paraitre pathétique, et pour le ménager, le garçon. J’essaie de pas être trop monotone non plus. Je mets tout en symphonie pour qu’il tombe amoureux aussi. Un vrai chef d’orchestre. Je lui parle de ses cheveux, de ses yeux, de ses chevilles. Je dissèque son élégante démarche, quand elle fait aller ses mains sur son clavier, quand elle se gratte la tête comme pour réfléchir. Je lui raconte mes aventures dans les régimes qu’elle préconise, les aliments sains, les chakchoukas, les smoothies de la foire, les recettes d’hiver, celles d’été, les accompagnements, toutes les farines, tous les desserts, et les apéros. Il me regarde plus, il est tourné sur le côté, il est surement en train d’imaginer, surement de saliver. Le petit filou ! glouton va ! il réagit plus !  Il comprend pas la teneur de mes propos ou quoi !? je lui tape violemment sur l’épaule ! Oh ! S. ! réveille-toi ! Oh ! il s’était déjà endormi…
    Bon, quand je la vois, j’ai l’impression de ramer dans un lac rempli de colle ultrapuissante. Je peux plus parler comme ici, librement, ou comme avec S. Ma barque reste plantée au milieu de ce nulle part. J’admire le magnifique paysage verdoyant et encore vierge sans jamais pouvoir l’atteindre. Je suis vraiment figé, paralysé. Je vais certainement crever la dalle sur place à ce rythme-là. Mourir de soif ? et de carence en magnésium ! De toute manière, même si j’avais eu la force de sortir de ce piège, de nager dans la colle jusqu’à la terre ferme, si j’avais eu assez d’énergie pour rejoindre ce rivage heureux et ainsi tomber dans ses bras merveilleux, qu’est-ce que j’aurais bien pu lui raconter de si révolutionnaire ? Une compilation de maigres banalités empilées les unes au-dessus des autres prêtes à s’écrouler au moindre souffle, de plates futilités d’escrocs de seconde zone qu’elle connait déjà depuis longtemps ? Rien de nouveau sous le soleil… Elle aurait vite compris, elle se serait vite tirée ! Elle est extraordinaire, c’est vrai et c’est tout.

 
 
***
  
 
 
 
 
« Soyez bien d’accord les uns avec les autres ; n’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne vous fiez pas à votre propre jugement. »
 
 

              Romains 12, 16

   
Les touristes dans le Centre ?
 
Les touristes ont des airs de paumés rachitiques
Égarés dans l’espace de tourments nostalgiques
 
Avec leurs plans et leurs gros appareils photo
Ils déambulent gaiement dans les rames de métro
 
Sortis comme des mouches d’une vieille poubelle grise
Laissée dans le soleil, ils rejoignent leurs valises
 
Une chambre de luxe, des vacances en famille
Une formule all-in avec thé camomille
 
Ils se gavent de souvenirs, de clichés épuisés
Qu’ils partageront en gang les soirs d’hiver glacés
 
Le tourisme ascétique, hermétique et inerte
Où s’entassent les débris des quatre coins de la planète
Où sont bâtis immeubles, routes et visites guidées
Comme le point de départ du pénitencier
 
 
Marionnette végane
 
« Le gras, c’est la vie » (Dicton des amoureux)
 

Les entrées chaudes ou froides, et quelques mises en bouche
L’os à moelle poivré, du foie gras de canard
Quelques crevettes grises, des scampis à la diable
Du carpaccio de bœuf, tartare d’huitres en coquilles
Des trucs dégoulinants, ce que vous préférez
 
Quelques plats alléchants aux ombres sensuelles 
Simmental maturé, entrecôte irlandaise
Bœuf roquefort champignons, poulet à l’estragon
Filet pur Blanc Bleu Belge, bavette de Black Angus
Tout ce qui gambadait naguère dans les prés
 
La suite aussi gourmande, épaisse et adipeuse
Du hachis Parmentier, des lasagnes bolognaises
Tartiflette savoyarde, l’omelette gourmande
Une carbonara vêtue de tranches de lard
Dans une crème mousseuse de parmesan râpé
 
Soudain dans le sorbet une lueur d’espoir ?
Gin Fizz revisité, Prosecco – Fraise/melon
Je te laisse une chance de digérer ces phrases
Mais vient en protestant l’équipage de frometons
Lait de vache à pâte molle et à croute fleurie
Brie de Meaux, de Melun, Camembert Normandie
Coulommiers, Jolirond à la peau orangée
Les pâtes persillées, Gorgonzola crémeux
Un fumet délicieux, unique et moisissant
Léger ou épicé, produit de la verdure
 
En dessert ? un orage sur les faux activistes
Sur les défenseurs des causes capitalistes
Des nains embourgeoisés qui combattent le vide
Et pensent changer l’Histoire en louant un régime
En invoquant l’éthique pour aider l’animal
 
Quid du méchant lion qui dans le désert déguste
Un pavé d’antilope, un rôti de bison ?
Lui ferez-vous un procès pour ce comportement
Odieux et déplacé ? chasseur et carnassier ?
Changerez-vous son essence par un amendement ?
 
Quid des rites ancestraux, et de la tradition
De ceux qui magnifiaient l’univers animal
De ceux qui comprenaient le cycle de la nature
Du respect de chaque être sans mécanisation
D’une diversité de saveurs foisonnantes ?
 
Vous, grands réformateurs d’un monde artificiel
Vos attaques sont faibles, déficientes et fragiles
Une vraie bande de pedzouilles privés de protéines
Comme la poule sans tête qui s’perd à travers champs
Des poussins qui pépient attendant leur maman

Le féminin divisible

 
Elles prêchent de vieux sermons dictés par les anciens
Discours pathologiques transformés en Spectacle
 
Jeune pétasse, ou bonniche sans créativité
Coupée de la Raison, inconsciente de leur luxe
 
Elles ont les mêmes voix rauques arrachées par la clope
Les doigts déjà jaunis, et les cheveux huileux
 
Elles ont les mêmes amies, les mêmes certitudes
Et aller contre ce cirque va faire de toi le Con
 
Elles ont les seins qui tombent du grenier à la cave
Et jalousent les jeunes filles soignées et printanières
 
Convaincues que les hommes sont de vieux prédateurs
Et que le monde possède une énorme paire de couilles
 
Militantes asservies aux mêmes lois éternelles
Qui ne pourront jamais sortir de ce modèle
 
Elles veulent juste ressembler aux jeunes milliardaires
Et dévient cette lutte dans leurs propres intérêts
 
  
Le changement ?! c’est maintenant !
 
Progrès social, progrès de vie
Progrès en rade, progrès-d’mon-cul
Progrès tout blanc qui va vomir
Progrès suicide, collectivement
 
Progrès de gauche, progrès à droite
Progrès lentement, pour pas choquer
Progrès offrandes aux lendemains
Progrès statique, et sans futur
 
Progrès technique dans l’ADN
Progrès prolixe tirant la langue
Déshydraté à court d’idées
Progrès vidé, anorexique
 
Progrès clinique pour éloigner
La mort et la souffrance du temps
Progrès tremblant pour prospérer
Timidement vers le présent
 
Progrès en pente, anachronique
Qui ne fait que se contempler
Progrès raté sur toute la ligne
Qui ne fait que rétrograder
 
Progrès mortel, progrès fossile
 
 
Je ne crois pas au Progrès
 
Ce sera sans moi. Toutes ces orgies
De bonnes consciences, toutes ces paroles
Pour le climat, contre la vie
Oubliez-moi. Petites véroles !
Pour ce combat féminisé
Polyamour pour demeurés
Solopoly, célibataires
Polymutants, polycompères
Polygitans, polycomplices
Polymachins, poly-des-vices
Polydésintégration
Les employés de la luxure
Plongent ardemment dans le cimetière
Des résignés de la matière
Une démolition contrôlée
Des seuls rogatons de l’idée
D’un monde tenable et amarré
 
Maintenant on vogue vers le désordre
Absolument réconcilié
Vers les abimes diaboliques
Où tout le Faux passera pour vrai
 
Chômage et chômeurs
 
Firmaments et putains ont côtoyé tes bancs
Un jour ou une année, perpétuellement
 
Une cotisation qui profite à tout le monde
Un essai sur le don qui partout vagabonde
 
Toi, tu cours hâtivement, le 30 de chaque mois
Pour aller déposer ta carte de pointage
 
Tu vérifies cent fois, le moindre raturage
En face, ils sont à cran, et ne veulent plus de toi
 
Pourtant les syndicats te font un abonnement
Pour essayer de repousser la fin des droits
Mais l’ONEM te quadrille – Je remplis mes quotas ! 
Et la décision tombe, tu n’es plus dans ses bras
 
Alors affabulant une reconversion
Dans l’espace prospère des nouveaux inactifs
Malade imaginaire, mythomanie sévère
Une fibromyalgie que tu mutualiseras
 
La pédagogie
 
Vérités ou mensonges, tout ça ne compte plus
 
Tu seras reconstruit selon la volonté
Du marché financier, de la publicité
Du vendeur de pilules, de la grève syndicale
Du progrès social, de la démocratie
 
Oublie vite ton esprit critique et l’analyse
Tu es là pour gober et vomir une devise
Celle qui unit bobards, artifices et mirages
Celle qui fera de toi une partie du troupeau
 
L’École est la matrice des besoins illusoires
Elle annonce la vraie contre-révolution
Il lui faut simplement des bras et des cerveaux
Disponibles rapidement pour la consommation
 
Écoute-les passivement, mais ne les crois jamais
 
Pour celui qui déambule
 
Je salue le courage ; il faut oser produire
Plutôt que de pourrir dans les incertitudes
Et attendre un miracle d’une sollicitude
 
Certains te conchieront et se torcheront le cul
En déchirant chaque page de ton précieux ouvrage
Se moqueront de ton nom, et surtout de l’image
 
Ce seront des fainéants, des jaloux méprisants
Ceux qui ne discernent pas, et les plus malveillants
Des crétins solitaires derrière un pseudonyme
 
Quant à moi j’ai tout lu, et j’ai même compté
Certains alexandrins ont la quéquette coupée
Ils ne savent plus bander. Ce rythme irrégulier
Stérilise royalement leur musicalité
 
J’ai beau tourner les pages, je ne trouve nulle part
L’idée, les mots, la rime – le parfait exutoire
On dirait une chanson de Jordy à quatre ans
J’ai l’impression de voir la Hesbaye en mouvement
 
Un paysage plat, monochrome, endormi
Des routes monotones, un horizon transi
 
Je salue cependant le courage, la confiance
Continuons efforts, souffrances et réflexions
 
Pour ceux qui croient que tout est matériel
 
Il existe une loi qui vient d’un autre monde
Ecrite par une main aux idées infernales
Pour empêcher les vagues d’amour et de tendresse
 
Il existe un présent qui n’est pas mesurable
Qui est toujours passé, ne va jamais demain
Nous ne sommes jamais seuls dans ce cadre matériel
 
Et un jour, il mourra
Et tu resteras seul
Tu pleureras, ou pas
Le cimetière sera vide
Au printemps, en été
Il n’y aura que toi
Pour nettoyer sa tombe
 
Pour ceux qui croient au hasard
 
Tout se joue à la pièce, d’un simple pile ou face
Ou comme au casino, à la roulette russe
Il n’y a plus de causes, ni aucune volonté
Les hommes n’ont pas le choix, ni aucune liberté
Ils sont des girouettes qui encaissent le vent
S’orientent sans lutte vers un futur écrit
Ils sont déterminés, et ne peuvent rien produire
Qui ne soit commandé par des lois mystérieuses
Les hommes sont des pantins, de parfaits automates
Ils se fient au hasard pour ne jamais agir


Cléonie


Cette femme n’aime personne ; on le sent chaque matin
Entre ses nouvelles dents pour végétarien
Elle a construit un monde en hallucinations  
Sa vie est un cloaque dont elle est la princesse
 
Une petite vieille grisâtre, perdue entre les brumes
Tout l’monde, il est méchant et tout l’monde fainéant
Elle n’aime pas les Noirs, encore moins les Chinois
C’est d’leur faute le climat, et la crise financière
 
C’que la télé raconte, et aussi la radio
Ce sont des idioties pour les faibles d’esprit
Des affabulations, moi je vote Jean-Marie
Voilà son cinéma, derrière ses deux chicots
 
Elle tourne tout au complot, ne sait rien expliquer
Préfère la langue de bois, mais n’a plus de salive
Elle retourne dans le monde, chargée de prédation
Terminera tout ça comme elle l’a commencé
 
 
Elle est cassée, la P’tite
 
Liquidée, affaiblie ; un vieux drap décrépi
Pneu usé à la corde, un vinyle rayé
 
Abimée, engloutie ; des trous dans les chaussettes
Éclats dans le parebrise – gerçures sur les lèvres
 
Usée jusqu’à la moelle, un côté déglingué
Les semelles décollées, déchaussement des dents
 
Rognée par un souvenir qui ne cesse de gratter
Elle ne peut reconstruire ce qui semble évident 
 
Amortie par la drogue, et les nuits invisibles
La Petite n’est pas loin, à 400 mètres de moi
 
Fraichement abandonnée dans son triste pétrin
 
La Prof de yoga
 
Près de la pharmacie de la rue de la Fosse
Elle n’attendait que toi pour cette première leçon
Une enseigne clignote : Ambre pour vous détendre
 
Dans une robe noire lui moulant les nichons
Elle t’accueille, souriante ; elle connait la chanson
Séance relaxation, son prix sera le tien
 
Devenir une marque vivante, un filon exploitable
Voilà son seul espoir de vivre de ce business
Qui maintenant inonde les quatre coins de la planète
 
Ambre la délicieuse, à quatre pattes, cul en l’air
En tailleur, ou pliée, ses bras en extension
La poitrine gonflée dans son top en nylon
 
Ambre se déshabille, et apporte l’addition
 
La coach en développement personnel
 
Elle te proposera, sur son compte Instagram
(Pour te remercier d’être un bon p’tit clébard)
De gagner un concours que tu partageras
Au moins à trois amis avec qui tu likeras
 
Sa nouvelle lubie comme objectif de vie ?
Un rééquilibrage des énergies sauvages
Qui hantent ta carcasse d’hystérique anonyme
Une sonothérapie (qui vaut bien 90 balles)
 
Pour parfaire l’illusion que tout est fonctionnel
Un décor de savane, au mur un gros poisson
Quelques bols tibétains, une statue de Bouddha
Son gong et des bougies, de l’encens et son chant
 
Dans la salle d’attente où ses principes lanternent
 
Pour décristalliser, libérer vos tensions
Vous séparer des charges et des douleurs physiques
Pour retrouver le lien avec vos actions
Et redynamiser votre énergie tantrique
Choisissez la méthode que je vais vous choisir !
 
Sa voix résonnera (avant même d’apparaitre)
 
‶ Moi, moi, m.o.i, MOI, moi ! moi ? C’est moi l’autorité !
Encore moi, toujours moi – le centre de vos idées
Abandonnez vos vies, et laissez-vous guider
Par votre nouveau phare, votre nouveau Jésus
Je suis la coach de vie, celle qui prend par la main
Les âmes désœuvrées, les petits pieds perdus
J’ai la recette magique pour vous optimiser
Vous étiez jusque-là des êtres presque ratés
Heureusement, je suis là ! Moi, moi, m.o.i, MOI, moi ! moi ?
Encore moi, toujours moi – votre future victoire
Sans moi n’arrivera pas. Je suis votre essentiel
Je serai votre absolu, sortez votre porte-monnaie ! ″
 
BMI
 
Ils ne passent plus les portes aux dimensions standards
Meurent prématurément comme de pauvres vieillards
Noyés dans le déluge des glandes sudoripares
 
Et leurs cuisses surchauffent au moindre mouvement
Frottent à l’intérieur de l’arcade pubienne
Dégagent une fumée aux effluves d’hyène
 
C’est surement l’empilage des crasses et des Macdo
L’amoncellement de gras depuis le plus jeune âge
Ou le désert laissé par les ombres de la vie


Où partir ?

 
Je ne veux pas mourir dans la carcasse d’une
Bagnole écrabouillée contre un arbre ou un mur
 
Je ne veux pas mourir sur le siège d’un avion
Détourné par deux gars sans considération
 
Je ne veux pas mourir dans une chambre d’hôpital
Attendre chaque matin pour un toucher rectal
 
Je ne veux pas mourir courbé sur mon vélo
D’une attaque cardiaque, ou fauché par un bus
 
Je ne veux pas mourir sur une plage en vacances
Il m’a d’jà tout fallu pour obtenir mes jours
 
J’aimerais une mort rapide, dans un sommeil très lourd
Entouré d’ceux qui restent, de ma fille, de ma femme
Peut-être quelques amis d’une ancienne jeunesse
Qui viendront pour prier sur mon cadavre mou
 
Sans titre
 
Les réformes et les mises à jour se succèdent.
 
Le progrès n’est pas loin.
 
Rien ne change, et rien ne changera.
 
Quand est-ce qu’on comprendra qu’on ne réforme pas un monde voué à l’échec ? Qu’on ne recouvre pas de peinture un mur couvert de pourritures ? Croire que le meilleur peut émerger du pire ?
 
Optimistes, ou complétement dupes.
Aucun complot, tout est lisible.
 
Quand elle déblatère sur sa vie, elle transpire le malaise.
Deux heures.
 
Est-ce pour ces endroits magnifiques qu’on se réincarne ? À force d’aimer la réalité ?

Tout ce qui sort n’est que le reste de ce monde en mouvement.
En black, pendant la nuit, et à travers les bars
Toujours pendant la nuit, dans un lugubre hangar
Sous les néons instables, entre quatre murs gris
Nettoyer des camions, sous la pluie, dans le gel
Pour quelques balles de l’heure, ramasser les poubelles
Imprégner mes poumons d’une couche de poussière
Dans un atelier sale rempli de cris d’usine
S’ajoute une collection de patrons malveillants
Collaborant avec les agences intérims
(Ces nouvelles sangsues, parasitage moderne)

 
Mais celui qui décroche l’étoile du Champion
De la grossièreté, et de la crétinerie
De la débilité, lâche et décomposée
Un glacier qui puait jour et nuit de la gueule
Ce gros lard courtes jambes qui se prenait pour Dieu
Qui sentait d’jà l’alcool quand il m’a harponné
Tu peux me vouvoyer, tu n’es qu’un étudiant
Remets-toi au travail, tu perds déjà ton temps
J’aurais dû lui cracher en pleine face, ce gredin
Ou jeter ses congels’ dans les flammes de l’été
J’avais la main crispée sur le couteau de cuisine
Prêt à lui déchirer les entrailles ou la joue
À le pendre par les tripes dans la rue commerçante
Pour que le monde voie l’intérieur de son âme
J’ai préféré pisser dans sa bouteille de vin
Celle qu’il cachait sous le tapis rouge du bureau
 
 
Le dernier client
 
Un film écrit, produit et réalisé par J.
 
J’y allais juste pour déconner
Tirer mon coup, en fin de soirée
La rue de la gare ou le cul de sac ?
Chaussée de Tongres pour une Slovaque ?
J’suis pas trop chaud, mes potes me poussent
À travers la porte d’entrée
Une jolie môme (peut-être 20 ans ?)
M’accueille en string, prend mon manteau
Dehors la nuit n’entendra pas
Nos gémissements embarrassés
Cascades et luttes, pas de doublage
Je n’suis plus maitre de ma santé
Tout se débride, elle est douée
Des kilomètres, comme disent les autres
Et sans plastique on s’est lancés
Bim, Bam, Boum, Bim ! Et puis l’grand vide !
On s’est r’sapés, vite fait bien fait
Mes potes m’attendaient en riant
Ils saluaient mon héroïsme
Un aller-retour incognito
Dans l’anonyme bobinard
Ça s’termine comme Premier amour
Le mioche saura jamais qui j’suis
Elle l’élèvera dans le secret
De sa dernière mission
Son prénom rimera avec dent
 
Maintenant que les nuages sont partis
 
Quand les nuages se tirent
Que reste-t-il à dire ?
Que reste-t-il à faire ?
 
Une mer turbulente, parsemée de tempêtes
Une mer agitée qui emporte avec elle
Ce qui reste de nous, ce qu’on ne veut plus voir
 
Une autre chambre
 
À Charles, mes amitiés
 
Une autre chambre
Nouvelle visite
 
Encore un hall d’entrée, nouvelle odeur
Des trucs pour décorer, et des photos
d’identités sur les murs
et le piano du salon
en silence
 
Nouvelles visions
nouvel ailleurs
Les mêmes énigmes, autres promesses
 
Dévorée, cœur ouvert
une fatigue partagée
intestins au miroir
 
Qu’est-ce que tu fous là ?
 
Elle se lève, elle prépare le petit déjeuner
des œufs et du bacon
une tasse de café
serré
 
Toi, tu pourris dans la grasse mat’
tu restes dans son lit
T’étais ici, juste pour la nuit
 
En sourdine, elle range les souvenirs
de ton passage, et de l’amour
du sexe facile, des imbéciles
dans un de ses bacs, sous son grand lit
 
Elle t’a pas dit ? mais tu dégages
 
Parfois (rarement) t’aimerais rester
mais tu t’sens pris en embuscade
y’en aura d’autres des Barbara, des Vanessa, des…
et des milliers      
 
Nouvelles griffures, nouveaux débats
nouveaux ébats
Tout ça devient répétitif
encore souffler des millions de fois
 
Abandonner la course ? mais au profit de qui ?
de quoi ?
Si c’est pas elle, ce sera une autre
des autres
 
Nou-velles ques-tions
et toujours pas
de réponses fixes
 
Explorateur de paradis, d’immenses jardins
Encore toutes les aimer
elle claque la porte sur ton départ
réfléchis vieux ! ne repars pas ! reste bien ici
patience, patience ! ne te presse pas
 
La portière rebondit
Derrière le volant de ta vieille allemande
le siège est chaud, la ceinture rêche
La radio donne les infos
les mêmes ondes, voix, chansons
les mêmes guerres, mensonges, pubs
Et le quotidien te kidnappe
 
Tu te balades dans son quartier
Inutilement, tu vagabondes
fais quelques tours pour l’oublier
Tu fais vraiment pitié
Y’a le soleil d’avril sur les arbres encore maigres
Il fait juste un peu tiède
 
Ce parfum t’envahit
celui du lit vidé
des corps entremêlés
de la brume lavande
qu’elle asperge chaque matin
sur l’oreiller en plume
 
Tu reviendras peut-être
Ou peut-être jamais 
 
Émanations


Merde, merde, merde ! encore merde ! Lavez-vous les dents, s’il vous plait ! De grâce ! Pitié ! Faites pas comme J. ! Quelle horreur ! un vrai film d’épouvante devant moi, en chair et en os, en mouvements ! Chaque coup de bouche est un supplice. Chaque parole du harcèlement ! pas ça, pas maintenant.    La journée avait plutôt bien commencé. Je sais plus où regarder. Mes pieds ? Trop bas. Mes mains ? pliées. Ses dents ? orange ! Comme le fruit ! avec de la pulpe tout autour et en bas, près de la gencive. De gros tas de pépins au niveau de l’émail. C’est pas là qu’on met l’auto-bronzant, J. ! Le fond de teint non plus ! Enfin, ressaisis-toi, merde ! pense aux autres ! pense à moi ! Sombre égoïste que tu es. Pachyderme ! mastodonte ! tu viens pour me demander un service ? sois présentable ! reniflable ! 
    Une brosse à dents ? c’est combien ? dix, douze balles ? peut-être vingt ? Allez, tu mets cinquante balles et t’as tout l’attirail qui va avec ! un kit complet ! une bonne hein ! le marché en sature ! Électrique ou manuelle, portable, pliable, grande ou petite, sans fil ou avec, de voyage ou de salle de bain ! Un nettoyeur haute pression, un Karcher ! Avec oscillations, rotations, microvibrations, stimulations ! Qu’on reparte à zéro une bonne fois pour toutes ! Au laser ? Ça marche aussi ! Creuser en profondeur ! percer la couche de crasses. Extraire la misère et remettre tout à jour ! Ton dentiste voudra pas ? essaie un plombier, un soudeur, un ferronnier ? une entreprise qui fait des chapes ? j’ai des cousins qui bossent là-dedans, je peux te renseigner ?
    Quelle folie furieuse ! J’ai l’estomac qui remonte dans l’œsophage. Quel combat… Le ventre tout retourné, il est pas 9 heures… Encore des remarques, des précisions. Une approche, une tentative ! je fais recul ! je me défends comme je peux. Pas de bouclier, pas de casque, pas d’épée. Je comprends à cet instant l’utilité du masque ! Je suis pour son retour immédiat ! Qu’on lui impose le casque intégral ! Allez, je vais risquer ma peau. Encore un effort. Respiration à l’arrêt. L’air se remplit comme si on me foutait la tête dans l’eau. Impossible d’anticiper. On est en guerre ! C’est reparti. Je tente une esquive. Ma chaise tourne sur elle-même, j’essaie de faire diversion. Je lui montre l’écran à ma gauche, sa bouche devrait suivre cette direction.
    Elles sont de plus en plus grosses, grasses, taillées, jaunies, méchantes ! de plus en plus près ! Certaines brunes, d’autres grises. C’est l’arc-en-ciel inversé. C’est tout un buffet dans l’avaloir. Il reste surement du déjeuner, un peu de souper d’hier, de la semaine passée ! Ah, un truc vivant ?! Ça remue ! on dirait un mammifère, je vois des mamelles, c’est une femelle ? Un gros poisson ! Un serpent ? un sanglier ?  Non, c’est sa langue ! y’a des écailles, c’est sûr. Je vois des poils dessus ! Une espèce disparue. Un truc des océans ? L’odeur m’étripe. Carton mouillé, jus de moules, concentré de poubelle. Je vais crever.
     Je saisis son téléphone pour abréger la crise. C’est de là que vient le problème. Pas besoin de le répéter 100 fois ! c’est ça la solution, que tu refermes ton orifice ! Je suis en apnée mais pas encore complétement sourd... Je vais battre le record d’ailleurs. C’est combien ? C’est Arnaud Jerald, un Français. 119 mètres de profondeur. Je ferai 300, 500, 2000 ! je rejoindrai l’Australie, tout en dessous des continents. Déjà pour plus sentir, et puis pour plus voir ça. Je reviendrai des années après, quand les émanations chimiques de sa gorge auront complétement disparu de la surface du bureau. Un peu comme le nuage inoffensif de Tchernobyl. Il faut pas juste compter sur l’odeur, il faut se méfier des retombées matérielles, des productions de condensation brunâtres et dégoulinantes... Y’en a de grosses plaques sur les fenêtres et sur les murs, ça coule sur le sol en grosses rivières. On est inondés ! J. se prélasse, dans son bain-bulles. À l’aise. Tout à fait. En attente de son téléphone.
    C’était une simple mise à jour. Un truc de base pour tout primate dégénéré qui connait l’emploi et l’utilité d’un simple interrupteur. On/ Off. Il suffisait de suivre le menu déroulant et d’appuyer sur Ok. Ça m’aurait évité tout ce supplice, cette pré-Apocalypse. Accident de travail, maladie grave ? Je ferai un combo, ça passera ! plus c’est gros, plus ça passe ! Ça pourrait justifier une année en burn-out ?! Et si je rassemblais tous les critères de la mutuelle : frustration, démotivation, apathie, déconcentration, anxiété, cynisme, indifférence, agressivité (ça c’est tout le temps), dépendance à la drogue et à l’alcool (tous les weekends). Le projet est prêt, j’ai plus qu’à le lancer !
    En attendant, j’essaie de me remettre petit à petit de cette attaque en bande organisée. J’ai le nez tout groggy. Le palais condamné. Je fais percoler quelques gouttes d’huile essentielle de menthe poivrée sur un morceau de coton au coin du support de mon écran d’ordi. Modeste. J’ouvre les fenêtres. Je sors un désodorisant puissant à la lavande. Les solutions basiques. Ça prendra du temps avant de revenir à la normale, de faire le deuil complet du bruit et des odeurs. Un signe de croix. Il faudra que je trouve une solution de défense radicale pour la prochaine irruption. Une planque ? un abri antiatomique ? un bunker ? je vais anticiper. Rendre mes services payants. Très payants. Ça dissuadera les suivants, et surtout toi, J.