L'acide ascétiqualicylique [2026]

                


La destruction 

« Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l'avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction ! »

(Baudelaire, Les Fleurs du Mal)

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« Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n’avez rien ! »

(Dans une interview de Louis Pauwels, Céline gémit, rempli de l’aigreur qu’on lui connait…)

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« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. »

(La Rochefoucauld étendant ses Maximes.)

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 « Si je vaux quelque chose aujourd’hui, c’est que je suis seul et que je hais. »

(Emile Zola, Mes Haines)

 

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    Tous les sujets, tous les thèmes, tous les objets passent, sont passés et passeront entre les mains des écrivains. Peu importe la langue ou l’origine, qu’elle soit muette ou sourde, aveugle ou sombre : rien n’échappe à la production littéraire, qui convertit sous sa plume les idées les plus rédhibitoires en applaudissements et les perspectives les plus communes en discordes.

    De toutes les postures, celle de l’écrivain est certainement la plus emblématique et la plus reconnue pour ses engagements divers et variés. J’ai même envie d’écrire qu’on n’écrit jamais sans s’engager. La plus petite anecdote, la plus petite histoire, la plus petite confession sont connotées, teintées, polies par l’âme du sorcier. C’est, en effet, la plus belle alchimie que de produire un travail d’écriture : faire rentrer la boue du réel dans le papier immaculé.

    Pourquoi écrit-on ? A-t-on toujours écrit ? Depuis quand ? Quel est le premier son écrit ? le premier mot parlé ? la première phrase prononcée ? Une série de questions de plus en plus philosophico-historico-socialo-vitales, de plus en plus abstraites et insolubles, nécessaires à poser, mais auxquelles il est, bien sûr, inutile de répondre.

    Derrière ce travail d’écriture (ce gouffre parfois), je bannis la production des gars comme moi qui, assis derrière leur bureau muni de deux écrans plats et d’un seau de confiseries au chocolat, se contentent de copier-coller des contenus de circulaires administratives pour faire bonne figure professionnelle. Non, ceux-là sont évidemment et définitivement bannis de toute forme de littérature, et tant mieux ! Le but est forcément tout différent. Aucun désir, aucune contemplation, aucun érotisme devant un tableau Excel bien rempli… uniquement un maigre espoir rémunéré de satisfaction. Quand bien même ce tableau serait mal rempli, l’auteur du méfait ne s’en verrait aucunement condamné personnellement. Tout au plus, dans le pire des cas, subirait-il quelque remontrance irritée de son supérieur hiérarchique toujours masqué derrière un sourire obligé. Rien de brûlant, pour ainsi dire…  

    Écrire comme acte magique. Vu de l’extérieur, tout ça prend très vite des proportions inconcevables. « Pourquoi écrire ? Pourquoi faire ça ? » Cachées sous des formes de jalousie mal placées, d’incompréhension frôlant la peur et la résignation, les réactions des possibles victimes (lecteurs) face à l’écrivant sont parfois arbitraires, infondées voire totalement abusives. Elles renversent la table de jeu, et relèguent le producteur de mots et d’idées non plus comme auteur ou artiste, mais comme unique cible. Chacun son tour ! De ma modeste expérience toute personnelle, et sans jouer les victimes, je peux l’affirmer : dès lors qu’on émet une idée (même bancale), qu’on devient un peu original, qu’on contredit légèrement l’unique voie imposée (pour indiquer un autre sens), ou, pire encore, qu’on donne franchement son avis et qu’on s’oppose viscéralement, alors là, on est immédiatement désigné comme blasphémateur notoire d’une sorte de minable dieu standardisé, commun et grand gardien du conformisme dominant. Ce dernier – et lui seul – se réserve le droit de circonscrire la parole, de la transformer en dogme, et ainsi de faire croire à ses sbires aveugles et sourds que la contradiction leur restera à jamais inaccessible, présentée comme une opération impossible à délimiter ou même simplement à concevoir.

    Cette bêtise grégaire reste cependant relative. Je ne crois pas en une connerie universelle partagée par une masse uniforme et sans but. Ce serait simpliste, et agaçant. Non, la frontière est poreuse entre cette forme d’état mental permanent et certainement incurable, et cet excès de zèle égotique tout aussi bouché. La frontière est tout aussi poreuse entre cet amour-propre orgueilleux et la main manipulatrice invisible qui en tient les rênes. Cet excès de confiance se transfère assez facilement d’une autorité à l’autre. On imagine que ce qui est bon pour nous l’est pour les autres, que ce qui est bon pour les autres l’est aussi pour nous. Aussi, imagine-t-on naïvement qu’il est parfaitement impossible qu’une autorité quelconque conçue à notre image (et conçue par notre image) puisse seulement envisager nous faire du mal ! Tout le jus, toute la mélasse, tout le rassemblement d’âmes que synthétise parfaitement la courbe gaussienne est entrainé subtilement par une énergie extérieure en laquelle il croit vénérablement comme il croit en lui-même.

    Dans ce face-à-face à mort (soyons honnêtes, toute notre vie en dépend), quelle idée de se tirer sans broncher ? sans encaisser quelques coups ? faire profil bas ? rester muet ? bien la fermer ? Quelle idée de partir mourir dans une retraite ascétique confortable ? Quelle idée d’arrêter de proposer ? Pour le possédé, la panne n’existe pas. Le fiel, l’inspiration, la guerre, le doute, le ressentiment, le mouvement, la curiosité, l’appétit, le désir, la contradiction, l’amour et la passion le hantent. Aucun repos. Aucune fin. Quant à ce magma en fusion qui vient crever au bout de son stylo : la moindre lettre, le moindre mot tracé dans lequel réside la moindre intention personnelle portera l’essence même de la peau de son auteur. Le style et l’esthétique, ou la recherche de cette nouvelle forme originale qu’on attend tous comme le retour du Messie – une fois par génération –, tout ça m’importe peu ! Qui a à dire doit le dire. Qui a à écrire doit écrire.