Triptyque masqué

 


    Je me suis improvisé une nouvelle sérénade pour me faire mousser quelques jours : un concours de textes organisé par la Maison de la francité

    "Textes" étant bien trop vague, voire même un peu trop bord de mer, un peu trop chalutier à la dérive, un peu trop coquillages et crustacés, je décidai prestement, un bon matin de novembre 2025, de pousser cette vague au presque tsunami. Je me lançai alors dans la production d'un triptyque littéraire à la Bosch (ou la Danté - excusez du peu)!  Déchiffrables indépendamment les uns des autres, ces papiers vagues devaient, une fois rassemblés, faire éclater sens et vérité au lecteur languissant.

    Des pseudos, du mystère, des pseudos mystères, des auteurs foireux et des citations alambiquées créés ex-nihilo, des histoires dans les histoires, des allusions graveleuses, des trucs borderlines... tout pour perdre !? Je prends !

    Sans surprise, j'ai perdu le concours... Disons plutôt, nous avons perdu le concours... Le règlement étant immuablement fixe, fonctionnel et rocheux, jamais de la vie une triple production, une triple idée, un triple écrivain (même anonyme) n'aurait pu prétendre au sacre. C'est donc la queue entre les jambes, et les jambes sans repos que je me contente maintenant de copier-coller élégamment sur ce blog l'étendue de cette production en en partageant les clés... Oh oui, trop tard, je sais que c'est trop tard... 

    L'un dans l'autre, je partage même avec vous la photo de ce magnifique évier flambant neuf que j'ai retrouvé dans le fin fond du garage de ma mère. N'ayant trouvé aucun repreneur, j'ai dû m'en séparer au parc à conteneur le plus proche... Décidemment, on ne veut vraiment pas de ma générosité !

                                                                                             

                                                                                             ***


La maquilleuse (par Vincent Ancieux)


    « L’optimisme est la forme la plus achevée du totalitarisme néolibéral ; un fascisme soft pour dépressifs qui s’ignorent ; une façon de nous faire croire que le présent existe encore pour sauver l’humanité d’un torrent d’innocents pendus au bout d’une corde. » 


Rudolph Vicùna, Essai sur la contemplation du monde 


                                                                                            *

    7 heures du matin. Vincent se réveille sous les coups méthodiques de la sonnerie de son GSM. En boucle, un court extrait de la Deuxième Rhapsodie hongroise. Les touches du piano fracassent avec plaisir et violence l’âme de notre dormeur pour lui rappeler que jamais, non jamais, il ne deviendra un grand pianiste. D’ailleurs, deviendra-t-il autre chose que ce banal informaticien dans cette banale boîte d’assurance ? Son destin se cache-t-il entre ces lignes ? 

    Vincent arrache sa veste du porte-manteau. Sur son téléphone clignote le nom d’André, pas le temps de répondre. Il embarque dans sa bagnole en vitesse, entame son trajet quotidien vers le centre-ville. Le feu rouge en bas de chez lui accueille les premiers embouteillages. La radio grésille. Vincent se recoiffe dans le rétro, et dépose sa tasse de café dans le meuble central de sa berline. Quelques centaines de mètres plus loin, sa 508 passe devant l’arrêt de bus rempli de jeunes étudiants. Vincent contemple ce monde toujours à sa place. 

    Un arrêt dans le parking du sous-sol. Vincent est au pied de la tour Trustflow Foundation. Geneviève apparaît derrière la vitrine de l’accueil. Un simple « bonjour » en hochant la tête quand il entre dans le large hall. La réceptionniste répond avec cet indéfectible sourire commercial. Vincent l’esquive d’un fugitif : « Merci ! » Il s’engouffre dans l’ascenseur. Deux inconnus lui emboîtent le pas. Les portes s’ouvrent sur un tapis en plastique rouge et une odeur de renfermé. Ils étaient une trentaine à se côtoyer dans le département des Responsabilités civiles de la Trust. 

    Vincent fixait les deux écrans plats qui indiquaient la liste des absences et les menus hebdomadaires de la cantine. Il se dirigea vers le 319 en pensant aux pêches au thon du lendemain. Assis au fond du bureau à gauche, André, nouveau collègue, vieil ami, le salua mollement. Vincent s’installa à son poste où il avait pris racine depuis dix ans. La ligne fixe retentit. Trois coups avant de décrocher. Au bout du fil, Monique, des sinistres, signalait des problèmes avec son imprimante, une Epson MX80 jaunie. Vincent avait déjà conseillé plusieurs fois à cette indécrottable nostalgique de s’en débarrasser, mais la collaboratrice retorse s’obstinait à garder ses antiquités poussiéreuses. Comment pouvait-on s’attacher à des objets ? Il ne comprenait pas, lui qui avait le don de se détacher de tout avec facilité, cette manie de tout vouloir consommer jusqu’à la moelle.  

    Au fond du couloir, à l’autre bout de l’étage, une plaque en métal sur une porte fermée indiquait : « 304 – Sinistres ». Vincent toqua puis entra dans la pièce exposée plein sud. Trois personnes, cachées derrière leur écran, lui envoyèrent un simple « Bonjour ». Monique lui sourit et caressa l’imprimante comme on caresse un chien : « Ma pauvre petite chérie est malade, voilà notre sauveur ! ha ha ! » Sa phrase soutenue par ce rire automatique qui comblait les vides de la répartie laissa chez Vincent ce mélange de gêne et de pitié. L’informaticien effectua les réglages indispensables pour assurer bon fonctionnement de l’ancêtre. Un bruit de piston mal graissé confirma la bonne exécution. Il remballa son fourre-tout, salua l’assemblée d’yeux rivés sur les pixels et reprit son service quotidien. La journée allait être longue.

La nuit suivante, Vincent alla pisser toutes les deux heures. À 7 heures, il coupa brutalement les éructations de Franz Liszt d’une main hargneuse. Il émergea une heure plus tard pour atteindre péniblement sa routine matinale. Vincent avait l’impression d’avoir dormi deux heures, les yeux ouverts. Il retrouva sa douche qui lui sembla absolument fade, l’eau tiédie et son jet morne. Le miroir renvoya en haute qualité les cernes brunâtres qui creusaient ses yeux rouges. Il préférait la condensation à la vérité.  

    Dans le couloir, Vincent heurta le secrétaire inutile qui bloquait le passage. Il se pinça le gros orteil en criant d’un coup sec pour évacuer l’intensité de la douleur. Son café lui devenait indispensable. Pour trouver du réconfort, il alluma la radio. Des ondes brouillées s’exclamèrent avec véhémence. Il approcha le café de ses lèvres. Une lampée acide lui parvint aux entrailles. Il sauta dans sa berline avec empressement. Le feu rouge était vide. La route était celle d’un samedi matin. À l’arrêt de bus, une petite vieille munie d’un trolley bordeaux attendait patiemment.   

    Parking. TrustFlow. Geneviève. « Bonjour ! » Esquive. Ascenseur. Troisième étage. Vincent déboula dans le couloir. Grandes enjambées. Toilettes in extremis. Soulagement de ses intestins des pressions laxatives de la caféine avariée. Il avait failli littéralement se chier dessus. Vraiment. Les contractions avaient été douloureuses, mais son honneur était sauvé. Il fit une petite chute de tension devant l’évier, se rinça le visage à grande eau pour retrouver de la consistance. Pourquoi aggraver son cas ?

    André l’accueillit avec un grand sourire. « Comment va, grand ? – M’en parle pas, ça vient d’aller très vite… – Quoi, digestion ? – J’étais tout juste… » André rigola fort. Il reprit son sérieux quand il vit le visage blême de Vincent. « Hey grand, tu veux retourner ? prends le temps, dis ! te bute pas pour ça ! – Ça ira, ça va repartir. Ça arrive à tout le monde. – Un café ? – T’as pas un Imodium, du riz, et un petit coca ? – Oh, un petit cocktail ? je fais les meilleurs du monde ! » André sourit. Il sortit l’assemblage de la trousse de secours cachée dans l‘armoire noire. Il marmonnait les airs d’une chanson inidentifiable en touillant la mixture qui s’épaississait. Vincent le voyait comme un vieil alchimiste de conte pour adultes. Sa barbe trempait dans un chaudron rempli de pattes de poule, de limaces fraiches et de couilles de mouton. Il n’aurait jamais survécu une heure au Moyen Âge. 

    La pause de dix heures. André soupira : « Je vais à la machine ! je te ramène un truc sucré ! » La porte claqua. Vincent acquiesça sans choisir. Sa ligne fixe retentit alors. Il se ressaisit, choppa le combiné après trois coups. Le nom de la directrice du département 2 clignotait en vert. « Monsieur Albert ? J’ai un énorme problème ici, avec une application. Vous pouvez venir ? » La voix nasillarde qui coulait de l’écouteur venait du 303. Les affaires reprenaient.   

    La petite dame aux cheveux courts teintés de rouge était plantée à côté de la porte. « Je n’en peux plus de cette bécane ! Zut alors ! Rha ! vous êtes mon sauveur ! » Vincent essuya le compliment d’un sourire gêné. Il prit place devant la machine en attendant des consignes plus précises. Son ventre gargouillait encore mais tout semblait rentrer dans l’ordre. Suzanne lui donna quelques explications, et quitta la pièce en précisant : « Je suis à vous dans une dizaine de minutes, mon mari doit venir chercher ma carte bancaire ! il s’est fait voler son portefeuille hier ! Décidemment, qu’est-ce que vous feriez sans nous !? » souligna-t-elle d’un rire agaçant.

    Vincent se mit à la tâche. Le logo de la Trustflow gisait sur le fond d’écran : deux grands sabres blancs sur un carré rouge. Il chercha alors l’application qui faisait défaut. Il se balada dans le menu « Démarrer », le petit logo vert apparaissait. Tout se déroula sans surprise. Vincent restait perplexe. Il maintenait sa bouche entre son index et son pouce. Avait-elle perdu la mémoire ? Qu’à cela ne tienne ! Dans sa proactivité frôlant l’ingénuité, il consulta le menu des mises à jour du système d’exploitation. Tant qu’il y était, il lança l’opération : fin du téléchargement dans sept minutes. Il soupira. 

    Une légère tonalité brisa le silence. L’icône de la messagerie privée associée au portable de notre Suzanne clignota. Le chiffre « 1 » s’afficha dans la barre des tâches. Vincent reprit le chemin de sa besogne sans tenir compte de l’avertissement sonore. Le décompte de trois minutes stagnait. Une nouvelle alerte retentit contre une troisième, une quatrième, puis une cinquième. Elles se multiplièrent jusqu’à « 9 ». C’était au téléphone de bureau de reprendre du service. L’informaticien observa le combiné passivement. La sonnerie s’arrêta dans un lent râle, et reprit instantanément. Il se leva impatiemment de sa chaise pour fuir les alarmes qui se déchaînèrent. Il approcha de la fenêtre pour chercher la silhouette de Suzanne. Sur la plateforme du parking, des cheveux rouges se hâtaient.  

    La barre des tâches affichait en gris : « 23 ». Malgré ces perturbations claironnantes, Vincent reprit sa place devant l’écran. Il glissa la souris vers les icônes en surbrillance pour vérifier la progression de son travail, mais balaya par inadvertance celle de la messagerie de la directrice. Une page s’afficha inopinément. En haut à gauche, le destinataire ne faisait pas de doute : André-Trust. Sur le corps de la nouvelle fenêtre, en miniature, une dizaine de clichés du susnommé André et de notre chère Suzanne enlacés façon publicité Perrier des années 80. Pris par cette saine énergie de la curiosité, Vincent fit défiler les images une par une. La suite de sa découverte mit fin à ses doutes.  

    La porte s’ouvre alors énergiquement. Sur le seuil, Suzanne lance : « Alors ça avance ? – Oh oui. J’ai… » Elle coupe la parole à Vincent. Pas le temps de ranger son sac à main, elle s’avance vers lui. Elle reprend sa place en le poussant gentiment, saisit la souris et dévisage l’écran. Suzanne se recule doucement, se gratte les cheveux de la main gauche et fait un mouvement de cou inhabituel. On aurait cru voir une petite poule perdue dans une obscure jungle amazonienne. Sans un mot, elle réintègre ainsi dignement ses fonctions. Notre cocotte-directrice clique silencieusement sur la croix rouge en haut à droite pour fermer la fenêtre. En fond sonore, le téléphone continue de beugler. Vincent a perdu la parole, il est paralysé. Elle le balaie du regard et suit la porte des yeux. L’informaticien saisit machinalement son sac et en profite pour déguerpir.  

    André accueillit prestement le retour de notre « Sauveur ». « Alors, grand, encore un problème résolu ? Ce qu’elles peuvent être tartes, alors, ces bonnes femmes ! » Il était tout sourire. Son innocence était impressionnante. Sa bienveillance n’aurait jamais pu éveiller le moindre soupçon. Au contraire, il en devenait presque attachant. Vincent ne savait plus où se mettre. « Euh, oui, on peut dire ça comme ça… » La nausée le reprit. Il serra les dents pour écraser son malaise. Les images qu’il venait de voir repassèrent devant ses yeux en boucle : leurs corps collés par la transpiration, ses mains sur ses fesses et sa main ailleurs. Vincent n’était pas prêt physiquement pour ce genre de scénario. Encore moins pour en être la proie.  

    Les questions bouillonnaient dans l’esprit de notre informaticien, mais il abandonna vite l’idée de chercher les causes de cette éphémère passion. Tant pis pour eux ! Pris en étau, devait-il se sentir coupable d’être resté muet ? ou de gâcher la vie de deux adultes consentants profitant d’un court moment de plaisir ? La question principale le hantait : comment André, son meilleur collègue, son vieux copain, pouvait-il lui avoir caché une énormité pareille ? Surtout avec la Suzanne ! Ce genre de mensonge allait-il définitivement enterrer leur amitié ? Vincent devait-il maintenant se méfier de tout ce que son « ami » allait lui dire ? Tout ce qui avait été vécu était-il encore valable ? Et le pardon là-dedans ? Est-ce que sucer c’est tromper ?  

    La ligne téléphonique carillonna pour interrompre Vincent dans ses pensées. Le prénom « Suzanne » clignotait en vert. Il reposa tout doucement le combiné sur la table. « André, je crois que ton petit remède de tantôt ne fonctionne plus… Je vais couler une pêche et je reviens. – Oui, grand, fonce ! prends le temps qu’il faut, je prendrai tes appels ! » Vincent se tira du 319. Il sauta dans l’ascenseur vide. Il atterrit à l’accueil d’un pas pressé. Pas un pet, pas un geste vers Geneviève qui était enfouie sous les décombres d’une gazette publicitaire. Il prit la direction du parking. 

    Vincent quitta la Trustflow sans se retourner. Il alluma la radio pour rejoindre ses ondes sonores préférés. Il augmenta le volume pour se donner du courage sur la route. Il récupéra un vieux mégot dans le cendrier qu’il s’empressa de rallumer. Sa tasse de café froide, qui reposait à la même place que ce matin, était à moitié pleine. Il hésita, la saisit et balança le reste par la fenêtre entrouverte. Il passa la main par l’écart pour ressentir l’air frais sur ses doigts. Ce détail n’avait pas changé. Il roula encore quelques kilomètres le long des quais. Il trouva une place idéale au bord du fleuve. Il sortit de sa bagnole, s’approcha de la barrière surplombant la berge, arracha ce masque putride qui lui collait à la peau et jeta violemment dans l’eau tout ce qui lui restait de ce camouflage. 

    Quelques mois passèrent à la Trustflow dans la plus grande sérénité. Sur les deux écrans géants du couloir, le nom de Vincent était toujours affiché. Les images des repas de la semaine défilaient : carbonnade flamande, vol-au-vent, ratatouille ou nuggets végétals. La grande activité du mois d’octobre était enfin annoncée : bowling. On entendait les échos d’une conversation : « Tu crois qu’il est malade ? – C’est pas son genre, je l’ai jamais vu malade en cinq ans ! – T’as pas été tout le temps là non plus, dis ! haha ! – Il serait en vacances, tu crois ? Et où ? – Dis, t’as vu aux infos ? ce matin ? La tempête William qui arrive demain ? – Rho oui, j’ai peur pour ma maison moi ! – Rho, je t’ai pas montré ‘Souki’ ? mon nouveau chat ? – Allez, non, vas-y montre. – Rho, qu’il est mignon, dis ! »


                                                                                               ***


Obscurum per obscurius, ignotum per ignotius (par Anatole Érable)


    « Confondre poésie et obscénité est l’origine du vice. Il ne suffit pas de photographier un vagin dissimulé par l’ombre d’un Polaroid vintage pour prétendre effleurer la conscience poétique universelle. Le vagin, en lui-même, suffit. »

Audrey Solonevych, Les pourparlers du cœur

                                                                                        

                                                                                            *


Le matin du 14 avril 2026 s’ouvre, à la cour d’assises de Liège, l’audience de l’affaire n° 48 : Danlez/Buisson. Le docteur, Albert Raymond, expert en psychiatrie, et son équipe présentent ce qu’ils considèrent comme la pièce décisive du dossier. Ils espèrent lever le voile sur ce trouble psychotique bref dont Suzanne Danlez, directrice de la Trustflow Foundation, fut – selon eux – moins actrice que victime.

Dans la grande salle étouffante, la climatisation peine à soulager les mouvement du docteur qui se traine à la barre. Il pose sur le pupitre un sac en cuir à poignée, en tire un épais carnet et plusieurs dossiers. Il entame son discours en s’essuyant le front qui dégouline.

« Mesdames et Messieurs les jurés,

« Commençons par un bref rappel des faits. Le 19 janvier 2026, André Buisson était retrouvé sans vie à son domicile. De nombreuses traces d’ADN de la principale prévenue – Suzanne Danlez – pullulaient sur le corps de la victime. Le 23 janvier 2026, Madame Danlez était interpellée sur son lieu de travail. Elle scandait son innocence en brandissant un calepin vert : « Lisez ce carnet ! C’est moi la victime ! »

« La prévenue semblait tenir ledit carnet pour exorciser certaines pulsions : tantôt dans des délires poétiques, tantôt dans des croquis d’humeur. On y retrouve certaines pages griffonnées ou déchirées, mais son écriture ronde et allongée demeure précise et maîtrisée. Dans ce carnet A4 vert ligné à spirale, de marque Aurora – le n°23 – les éléments du dossier se chevauchent, se répondent et parfois se contredisent.

« Le destin de Madame Danlez ne sera ni celui d’Emily Dickinson ni celui d’Anna de Noailles, car le reste de son « œuvre » (une vingtaine de cahiers), semble avoir été réduit en cendres – comme elle l’avait elle-même annoncé. Suzanne Danlez est morte brutalement d’un infarctus du myocarde le 20 mars 2026, vers midi.

« Au-delà des éléments purement cliniques que mes confrères experts décrypteront, cette confession littéraire possède une dimension artistique expiatoire dont vous seuls, Mesdames et Messieurs, mesurerez la portée. La lecture en sera assurée par Mademoiselle Dupuits, ma secrétaire. »

La jeune femme, assise à droite du docteur, ouvre le carnet. Elle rapproche lentement l’objet, ajuste une fine paire de lunettes et commence la lecture d’une voix calme. La salle plonge alors dans un silence de cimetière. Au centre de la couverture cartonnée, le « 23 » tracé délicatement au feutre noir. Derrière cette première page, les notes manuscrites de Suzanne se déployaient selon une structure rigoureuse : phrases courtes, précises, presque froides.

« 3 novembre 25 – 19h45

Lundi matin : bureau.

Croisé les deux petites garces. Elles rejoignaient leur éternelle pause clope...

Elles tapaient la discussion à l’informaticien, Vincent, je crois, un truc comme ça.

J’ai souri, je me suis cassée.

Que veux-tu que je leur dise de plus ? « Allez bosser » ? Que je les gronde ? Une tape sur les fesses ? Les tirer par l’oreille comme en primaire ? Les vilipender ? Bon Dieu, ce verbe. Il me fait rêver !

Vi-li-pen-der !


Note pour plus tard : pour oublier la merde ambiante, replonger dans le dico des archaïsmes.

« 7 novembre 25 (21h50)

Quinze ans que j’existe dans ce boulot. ‘Directrice’, plutôt sexy… La femme fatale du XXIe. « She's going to break your heart in two, it's true ! »

Je m’emballe… mais j’en joue parfois, j’avoue… Du petit doigt, ça rapplique immédiatement. « Un café, Suzanne ? – Merci, oui. »

« Du sucre, Suzanne ? – Merci, merci. »

On frise le léchage de cul.

À la longue, je commence à saturer.

Comme dirait Pound : « On respecte un bon livre, en le contredisant – les autres ne méritent pas une salve de tir. »

Respectent-ils la femme ou la position qu’elle occupe ?

Malgré cet effet jouissif quasiment instantané, je suis encore rentrée en me sentant comme la dernière des merdes.

Jamais j’aurais cru ça de moi !

Je déraille depuis dimanche, je crois.

Difficile d’écrire. Je crois que je dev-[plusieurs mots griffonnés et illisibles].

« 8 novembre 25 (12h00)

Je te prends avec moi au bureau. Loin de la maison. Loin de tout.

Le faire à fond.

Ces vieilles feuilles de brouillon me font chier. Hors de question, j’assume face à l’avenir ! Le mien est maintenant compromis. André peut tout balancer à Benja’ du jour au lendemain. Une pensée de travers et c’est fini.

Je te range dans mon sac, là, au chaud… J’ai retenu tes mots par cœur :

Δεν είμαι ούτε από αυτόν τον κόσμο

ούτε από τον άλλο »


Mademoiselle Dupuits, étonnée par ces symboles aux formes anachroniques, s’arrête net. Elle cligne des yeux, comme surprise, renifle discrètement pour reprendre son souffle, frotte son nez gracile comme pour le rappeler à l’ordre. Elle reprend alors, crescendo, la note manuscrite du traducteur dans une tonalité qui trahit son émotion. Elle accentue la double conjonction négative en laissant retomber chaque syllabe aux quatre coins de la salle. Les échos de cette poésie tragique s’épaississent, l’enchaînement est limpide.

« 19 novembre 25 (01h45)

Miracle, tout va rentrer dans l’ordre ?

Dans quel ordre déjà ?

Je n’ai plus aucun ordre.

44, 68, 27, 35, 42, 58,

47, 63, 85, 74, 67, 66,

51, 79, 42, 24, 45, 70,

6, 7, 56, 65, 44, 53, 

44, 17, 13, 23.

Hop, petit comprimé blanc insécable.

Jacques m’a conseillé de me calmer. Ce bon vieux cardio croit tout savoir.

Tout ira mieux. Je n’étais qu’un soir pour A. ? Trop vieille peut-être ? Il préférait qui déjà ?

La

Directrice

Ou

la maîtresse ?

« 21 novembre 25 – 06h07

Pauvre con !

Pauvre petite merde d’informaticien qui vient mettre son gros pif dans MES mises à jour !

Il aurait pu s’abstenir ! Pourquoi l’être humain en fait-il toujours trop, ou pas assez ?

Je ne lui ai rien demandé à ce plouc ! RIEN !

Le hasard fait parfois très mal les choses. La probabilité était quasi nulle.

C’était impossible. Parfaitement impossible. Non, il n’a rien vu. Je me rassure.

J’efface ça de mon cerveau ? J’efface ça du sien !

Il ne dira rien.

Il a déjà tout oublié.

Ne rien changer.

Ne rien changer.

Ne rien changer.

Comprimé blanc.

                            « 12 décembre 25 – après-midi, terrasse du Coconutz

Panne sèche, l’urgence a disparu. Évaporée.

J’écris au ralenti, ou simplement n’ai-je plus envie ?

Et dire que je suis « Directrice », comme si je dirigeais encore quoi que ce soit…

Les souvenirs resurgissent. La route a été longue !

Cheffe de bureau, puis sur le terrain, courir après le portefeuille client.

Enfin, l’atterrissage : grand fauteuil en velours noir au troisième étage de la Trustflow.

Pourquoi tout a merdé ?

André = A

Dites-le-moi, Seigneur !

Qu’est-ce que j’ai foutu ?

Consummatum est 

«13-12-25 – 18h15

Il fait déjà nuit, j’aime cette ambiance calfeutrée : le front contre la fenêtre du bureau, le corps contre le radiateur brûlant, je cherche au loin les points de fuite de cette ville qui se couche dans la vallée en suivant ce long fleuve immobile qu’on croit inoffensif, presque mort.

Tout paraît figé dans le noir.

Au loin, sur le pont, une ligne rouge clignote convulsivement ; dans l’autre sens, une ligne blanche, parfois jaunie mais imperturbable, et sereine. Circulation chaotique quotidienne.

Chaque âme repart vers son impénétrable banalité en croyant perpétuer le défi humain comme si elle l’inventait.

Comme disait l’Autre : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »

« Le 20/12/25 – La perspective des fêtes me rend malade

Plus rien depuis la ‘fameuse’ soirée… Un mois de silence ! Même pas un bonjour ! Il n’est même pas venu me faire son numéro de clown habituel. Encore plus suspect.

Je le soupçonne d’être de mèche avec l’autre, Vincent. Après tout, ils sont face à face au 319. Hétéros binaires de base à l’affût du moindre ragot juteux.

Ils voudraient me faire chanter ? Ils l’auraient déjà fait… Dans quel intérêt ? Des assurances-vie gratos ?

Non, bien trop flippé… trop brave. Dix ans qu’il la ferme.

Méfiance de l’eau qui dort !

Il ne s’est rien passé. RIEN !

Ce qu’il a vu ? intelligence artificielle. Voilà ! Un pur montage informatique.

J’ai ma putain de version ! Suis-je encore crédible ?

Comprimé blanc. Merci Jacques, au passage.

« 7/1/26

Je brûle ce journal ? Autodafé ?

Effacer les merdes que j’ai accumulées.

Je suis grillée si je la tourne pas autrement. Je pourrais pas tenir. Je n’en peux plus.

Nouvel An du cauchemar. Devant les gosses, les vieux, les tantes, les oncles. Toute la mièvrerie incarnée en un soir.

Bonne figure, toujours sourire, bien polie, à grands coups de : « Bonjour, grand-mère ! », « Bonjour, grand-père ! ».

M’enterrer au fond d’un lac.

« 7/1/26 – L’après-midi

« La seule solution, c’était mourir », me murmure Bardot.

Cette phrase me hante. Je l’entends partout. Putain de radio.

Et si c’était LA solution ? Un signe, un guide que je n’attendais plus ?

Tellement simple.

Tellement propre.

Je le liquide, j’enterre tout avec lui.

Personne n’en saura rien.

« 7/1/26 – nuit

Je me relis. Cette page est ridicule.

Tuer pour libérer ? et comment on fait ? je sais à peine tenir un cutter…

Si l’un de nous deux disparait, l’équation est résolue.

Ils vendent bien des poupées pour pédophiles, je trouverai bien de la ricine ou de la strychnine en dose suffisante !

Détraqués.

Sauvages.

Maniaques !

Insécable blanc !

« 10/1/26

Je souffle. Je respire.

Le vilain petit curieux est absent. Soulagement.

Un de moins !

Je laisse le destin faire son boulot ou je m’en charge ?

André m’a dit qu’il préférait toujours le rouge. Mes cheveux.

Je n’y toucherai plus jamais.

« 18/1/26 – temps de midi

A. m’invite à souper ce soir… Rien répondu. J’ai les dents qui claquent.

Quel culot ! Et Daryna là-dedans ? Sa pseudo-relation à longue distance !

Qu’est-ce qu’il peut bien me trouver ?

J’agite cette non-réponse comme un blanc-seing.

Tout se joue dans mon silence.

Il attendra. J’en suis sûre. Il attendra toute la nuit ma venue.

Je reste figée quand je le redécouvre.

Comprimé blanc.

« 20/01/26 (12h20)

Ce soir, dès que Benja’ partira au boulot, je brûle tout ce qui est dans le coffre.

22 carnets. Et les billets d’avion de l’autre peste ! Il les fera à pied ses 2000 bornes !

La gifle, je l’ai prise comme il fallait. Je la méritais.

Je vais camoufler ce léger cocard. Une chute ? Une armoire ? Un ustensile de cuisine ? Prétexte bidon.

Lâche, j’ai fui. J’assume.

Tant pis. Il bougeait encore, il respirait du moins.

Je m’en sors, je crois.

C’est lui qui devra expliquer toute cette mascarade à sa rombière ! Il s’en sortira, l’escalier était pas si raide ! Du vrai coton.

Personne ne replongera jamais là-dedans.

Allez hop, au feu les souvenirs ! Et un autre… et encore un.

Drôle d’effet de voir brûler ses propres notes en en écrivant d’autres.

Je ne trouve pas d’équivalent.

Publier de mon vivant ? Impossible. Un grand feu pour tout finir.

Pauvre André, au fond. Tout le monde croira que c’est moi…

Et les photos ? Qui va récupérer les images sur son téléphone ?

« 210126

tout réduire dans un grand chaudron.

« 23/1/26 – 2h57

Troisième réveil.

J’ai le palpitant. 

Jacques, au secours ! Ah ce bon vieux cardio...

Comprimé blanc. Rebelote…

Ça m’inspire un truc cette arythmie : « Sento morendo… L’ultimo giorno ? »

Ça sonne mieux en italien. Plus dramatique.

Ah, ça me fait penser au théâtre ! Le théâtre ! Je m’y remettrai bientôt, mais avant je finis l’intégrale de Racine. Seul vrai génie du XVII

Recopier ces mots me rend hilare : « Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. » Elle est magnifique. Je n’écrirai plus que cette phrase.

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire.

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire.

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire.

Tout m’afflige et me… [Des centaines de mots illisibles remplissent plusieurs pages. Les traces s’arrêtent net sur le bord inférieur de la dernière feuille.] »

Mademoiselle Dupuits achève la lecture de la dernière ligne dans un lent soupir. Elle a l’air groggy voire absente, comme sortie d’un sommeil trop épais. Elle fronce les sourcils, cligne des yeux comme pour revenir à la réalité, cherche nerveusement le docteur Raymond du regard. Celui-ci prend la parole derechef. Il rassure l’audience d’un ton péremptoire proposant qu’une copie du document soit versée aux débats. Il conclut par une formule rituelle, se rassied et referme son sac d’un geste sec.

Dans l’assemblée les discussions reprennent naturellement, d’abord timides, puis plus vives, comme si l’affaire était déjà close. Un sentiment de déjà-vu flotte entre les bancs comme une de ces émanations alchimiques qui irradient en taisant son nom. La tension quitte soudainement les lieux comme le dernier souffle d’un innocent qu’on ne pleurera jamais.


*

De l’autre côté de la ville en sueur, les rayons d’un soleil printanier, mais insistant, éclaboussent abondamment les murs vitrés de la tour de la Trustflow Foundation. Dans le long couloir étouffant du troisième étage, qui abrite le département des responsabilités civiles, les agents se saluent machinalement. Sur les deux écrans géants d’information, seules les photos des repas de la semaine sont visibles : poulet/frites/salade, boulets/frites/salade, dinde/riz/crème. Quelques mètres plus loin, deux autres collègues se croisent à la sortie de l’ascenseur dans un brouillard de souriants « bonjour ». Le premier engage la discussion : « Tragique, hein, ce qui s’est passé ! – C’est triste, on n’en sait toujours pas plus… – À mon avis, c’est pas Suzanne ! – Les rumeurs, tu sais bien... – C’est impossible, pas elle ! – On ne les reverra plus avant longtemps, ça c’est sûr… – Rhen, arrête, ça m’a bouleversé. – Sinon, les enfants, ça va toi ? – Oh oui, mais le grand veut plus faire le droit ! – Ah bon ! oh… – Oui, il veut devenir pizzaiolo ! – Allez ! Original, ça ! il trouvera vite du boulot ! – Oui, original… mais tant qu’il fait ce qu’il aime… »


                                                                                               ***

Et le ciel se remplira (par Albert Satz)


« Les systèmes théoriques proposés par nos démocraties actuelles interdisent toute échappatoire. Dans ce marécage, répondre à cette question relève de l’impertinence artistique frôlant la psychiatrie clinique. Un conseil : ruinons-le. »


Richard Corvin, Leçon de vie impraticable


                                                                                *


J’ai toujours été attiré par les cinglées. Celles qui puent le mauvais genre à dix kilomètres. Celles qui me la feront à l’envers. Celles qui ne me laisseront aucune chance. J’avais souscrit à l’abonnement intégral : souffrance mystique intemporelle. Ce penchant me suivait partout depuis que j’avais croqué le fruit défendu. Il était intégré comme une routine, une seconde nature. J’attendais son évanouissement.

Premier amour, j’avais seize ans. Parc communal, en bas de chez mes parents. Posé sur un banc, elle est arrivée sans détour. Une bavarde aux bas résille plutôt sexy. Longs cheveux blonds de pub L’Oréal. Elle était entourée d’un collier d’ombre au patchouli. Je n’oublierai jamais cette senteur. Elle m’a embarqué chez elle pour prolonger la conversation. En quelques minutes, j’ai pris l’âge adulte en pleine gueule… Enfin, je me suis rhabillé pour rejoindre l’heure du souper. Mes parents étaient assez tatillons en la matière. En une seconde, l’ange a viré harpie. L’allumeuse exigea cinquante euros pour prendre un taxi pour aller à son boulot. Mon portefeuille était vide… Elle m’a jeté dehors comme une merde en jurant qu’on ne se reverrait plus jamais. Sur le trottoir, je ressentais une gêne dans le cou, je me suis gratté la nuque pour vérifier : le pendentif en or de mamie, cadeau de Noël, avait disparu avec elle... Depuis, j’anticipe ; tout ça m’a servi de leçon : j’ai toujours une légère liasse de billets en poche.

Ça, c’était avant. Depuis peu, je m’affirme. Je suis un autre homme. J’ai rencontré une Ukrainienne de vingt-cinq ans sur le chat d’un jeu vidéo. Daryna m’a juré de traverser l’Europe pour venir me rejoindre, ici, en sécurité… Je suis pas un spécialiste des relations longue distance, j’improvise. Je lui ai déjà prouvé ce que je valais via quelques transactions PayPal. Et comme cadeaux : veste en cuir, jupes en laine et un voyage pour bientôt. Surprise, je vais bientôt lui annoncer.

Grâce aux judicieux conseils de Daryna, j’ai changé de boulot. « Vivre plaisir, vivre passion ! André ! » Ses mots brillaient de justesse… J’ai enfin plaqué la restauration. J’ai rapidement retrouvé une place dans le secteur de ma formation académique : l’informatique. Ça fait maintenant six mois que je tourne en rond dans cette boîte d’assurance, la Trustflow Foundation. Beaucoup moins sexy que mon premier amour, mais beaucoup plus rassurant !

Le troisième étage du département des Responsabilités civiles est dessiné en « J » majuscule. Chaque matin, Vincent me souffle à l’oreille sa ritournelle favorite : « Survivre à l’accablante marche procédurière de la vie en entreprise. » Son impératif principal : les deux écrans géants où les menus hebdomadaires de la cantine défilent. Le cuistot est un chef de luxe. Pedro sélectionne des produits de qualité et sort des préparations raffinées. Je me demande souvent où je suis tombé.

Mardi sur les traces de Vincent. 12h05 : pèlerinage rituel devant les écrans. Suggestion du jour : brandade de morue revisitée. Amen ! Au bout du long couloir rouge délavé, une double porte coupe-feu tagguée : « Réfectoire ». Les échos d’une ruche humaine grésillaient. Vincent poussa les portes avec mépris. La salle était déjà presque pleine. Rires forcés, cliquetis de couverts, chaleur moite. La musique d’ascenseur ressemblait vaguement à la bande originale de Minx. Je jette un œil : trente-cinq ans de moyenne, paires d’Asics immaculées, plantes vertes en plastique. Au fond, notre objectif : le buffet, la brandade et le bar. Je croise mon visage dans le chrome terni du chauffe-plats. Qu’est-ce que je fous là ?

Une table à l’écart, à côté des poubelles. Vincent déterre des souvenirs pendant que je teste la morue. Réussi pour une cantine de building. La séduction anesthésiante des lieux opère, mais les tables en faux bois, les chaises en plastique, tout ça sonne faux. Ce confort synthétique manque d’ivresse, de gueules et de fumée. Un Club Med pour robots attardés.

Certains détails trahissaient leur promesse. À trois tables, près de la colonne grise, une courte chevelure écarlate jurait avec le décor. Une muse se détachait du portrait lobotomisé de l’humanité. Regard noir, nez d’une finesse absolue et pommettes saillantes : elle était la réalité. « Oh ? murmura Vincent. T’es toujours avec moi ? ton téléphone vieux ! – Et merde, j’ai raté Dary ! – T’es encore envouté par les chants de la sirène, lâche-lui la grappe ! – La colo rouge-grenat de serpillère ? – Tu m’la feras pas vieux ! T’as déjà un pied dedans… » Vincent embarqua le dernier morceau de pain et prétexta une envie pressante. Patates refroidies, brandade avalée. Je suis retourné chercher un dessert, par gourmandise…

Vers 14h, pendant que Vincent présentait son nouveau logiciel, une tête souriante passa discrètement dans l’entrebâillement de la porte. « Messieurs, bonjour. Vincent ? Tu m’as oubliée ? – Oups, mea culpa, m’dame ! je vous file le rapport demain ! répondit l’informaticien décontracté. – Vous avez pensé quoi de la brandade ? Sans Pedro, le réfectoire serait toujours un Ehpad ! » Elle rit toute seule à sa blague, nous salua, se replia à pas de loup. Vincent commenta : « Elle nous traîne un vieil Asperger lunatique… ou elle prépare un One-woman-show ! Tu me sauveras André ? t’es un amour ! » J’ai pas bronché.

La Trust végétait dans un quotidien rassurant. Ce doux train-train reliait les événements dans un calme proche de l’emprisonnement. Une cellule grande ouverte sur le temps à tuer. Jeudi, sans attente. Vincent continuait son bla-bla de présentation. C’était long et répétitif, long et répétitif, et long… Je m’enfilais des cafés en digérant son monologue imperturbable. Je profite alors d’une pause pour déposer le rapport chez Suzanne. Dans le couloir, je passe devant les deux écrans géants. Le menu de midi clignotait rouge. Je vérifie le câble HDMI, rien… J’enchaîne chez la directrice. La porte de son bureau était entrouverte. J’appuie sur la clinche. « Entrez, monsieur Buisson ! » d’un ton machinal. La grande tige était face à la fenêtre. On aurait dit qu’elle établissait un plan de guerre du haut de ses fortifications, ou qu’elle était perdue dans je ne sais quelle contemplation mystique. « Déposez le document sur mon bureau. » Elle m’avait vu dans le reflet du carreau. Je m’exécutai immédiatement. Son ton glacial ajoutait une dimension surnaturelle à la situation.

Pause de midi. Long couloir, double porte coupe-feu et bruissements étouffés. Des trentenaires éparpillés, leurs pompes toujours intactes. Les plantes Ikea en plastique séchaient sous les LED. Mon téléphone vibrait, j’ai pas relevé. Je traverse la salle avec détermination pour flinguer le plat du jour : vol-au-vent/frites/salade. Au loin, devant le buffet, je vois ma muse en action. Le même regard brûlant, les mêmes pommettes saillantes, les mêmes reflets vermeils. Elle remplissait son assiette de magnifiques frites à l’huile de bœuf. Je m’approche, nos coudes se heurtent, elle me dévisage. « Vous, ici, quelle coïncidence ? – Vous aussi, très chère ? » Demi-tour sans broncher, disparition dans le tumulte.

Pendant quelques semaines, les va-et-vient de Suzanne furent réguliers mais inégaux. Nous nous retrouvions à l’improviste au réfectoire. Improvisations qui se cramponnèrent à la fugacité des rencontres comme l’émerveillement s’attache à la découverte d’un monde nouveau promettant fastes et délices. Cette impression se tassa progressivement, et je finis par en perdre le fil. Je la trouvais parfois fragile, ou souvent capricieuse… Changements de lune ? Variations de température ? Je dressais les hypothèses, Vincent se foutait de ma gueule.

En novembre, y a eu un tournant. L’anniversaire d’Alain – un pote du club d’équitation – se tenait en grande pompe dans une salle de banquet. Je m’étais bien sapé : chemise à carreaux Barbour, pantalon en cuir brun et ma paire de santiags. Je suis arrivé en avance. C’était noir de monde. J’ai fait le tour des têtes connues, mais je me sens vite paumé dans ces grands rassemblements. Je me dirige vers le bar pour mon premier verre et surprise ! Suzanne, à deux mètres de moi.  « Vous ! ici ? seul ce soir ? » Elle savait inverser les rôles…

Suzanne m’a présenté à son groupe d’amis. On a progressivement quitté le navire. Elle avait une sacrée descente. Elle enfilait les gin-tonics comme de l’eau. Je la suivais sans broncher à coups de grosses Duvel. On s’est laissé entrainer sur la piste par un DJ qui balançait les meilleurs hits country. On poursuivait les fous rires, les pas de danse ratés et les regards complices. Je lui prenais les mains, je la rapprochais de moi, je la lâchais plus des yeux. Notre complicité était enfin synchro. J’ai pas réfléchi pendant les slows. Je l’ai embrassée. Longtemps. On était sublimes.

Tous les spots clignotaient comme des éclairs. On traversait une tempête dans une barque. Les murs se resserraient, on allait finir écraser… Alain les repoussa en écartant ses longs bras. Sur l’estrade, la tête du dj gonflait comme pour devenir une montgolfière : elle s’étira en un long zeppelin noir et vert. Suzanne a sorti son téléphone pour immortaliser le moment. Elle voulait monter dans l’appareil. « Viens, on embarque ! » Sous nos pieds, à des dizaines de mètres, les villes ressemblaient à des oranges. On naviguait parmi les oiseaux et les nuages. « Merci d’être venus nous rejoindre ! » caquetait un cormoran. L’altitude a brusquement diminué. Mes oreilles sifflaient. J’avais la nausée. J’ai d’abord cru à une fausse manœuvre du pilote, mais on a vu de la fumée à travers le hublot. Ça sentait le cramé. Suzanne attrapa le seul parachute ! « On saute, vite ! » Je me suis accroché à sa taille. Nous basculâmes main dans la main dans le vide, le vide, le vide...

Ce matin, je me trouve sale. Ma tête explose, j’ai mal au bide. Une vieille gueule de poisson à l’haleine de smegma. Le miroir de la salle de bain se trompe, ce n’est pas moi. Je traîne sur mon canapé, les images me reviennent : cowboys, indiens, Suzanne… Sur la table du salon, un post-it délicatement posé : « Merci pour hier. Suzy. » Elle est déjà partie ? Rien en haut, rien en bas ? La fuite.

 Les fêtes de fin d’année sont passés. Ce lundi de janvier est insipide. Vincent est stoïque, voire éteint. Les écrans sont noirs. Je viens de croiser Suzanne dans les couloirs. Aucun mot. Pas un regard. Rien. J’ai l’impression d’être complice d’un meurtre. On partage le secret de la vie comme on écrit celui de la mort. Je vais lui envoyer les photos de samedi, ça la remotivera, on remettra ça ! La fin de série est cocasse, un super souvenir !

Traditionnelle pause de midi. Hamburger de bœuf. Je me pose près des colonnes. La grande arrive. Son regard est aussi noir que d’habitude… Elle se déhanche comme un bison, se gratte dans le nez, et se pose devant moi. « T’es complètement malade mon grand ! – Pardon ? – Vincent a tout vu ! – Haha, t’es sérieuse ?! – Tu te fous de ma gueule, en plus ? – Et toi ? on s’envoie en l’air, et pas un mot, plus un bruit ? – T’es un cinglé ! – On est deux ! Vincent, il dira rien ! viens ce soir chez moi, on en discute calmement. »

Mon intention était bonne. Je voulais juste lui envoyer nos premiers souvenirs… Qu’est-ce qu’on avait à perdre ? Au contraire ! Le soir même, Suzanne a débarqué. Je louais une maison bel-étage dans un quartier résidentiel. Quand j’ai entendu sonner, j’étais devant le journal parlé en pyjama. Je suis allé lui ouvrir, elle sentait déjà l’alcool. La discussion a commencé comme ça. C’était houleux, mais pas tragique. Elle voulait tout mettre au clair. Je pouvais rien faire de plus… Ce qui était fait était fait. Elle explosa en insultes et en menaces. Elle me prend par le col pour me menacer. Je recule alors pour la contenir. Elle se déchaîne en violents sanglots. Elle atterrit sur le canapé, renifle un gros coup et sort un mouchoir de sa poche. Je m’approche lentement pour la caresser. En se redressant, elle m’assène un bon gros coup de poing dans les burnes. Par chance, il glisse contre ma hanche. Dans un réflexe de guerre, je lui envoie une légère gifle en pleine tronche. Les pleurs reprennent…

La nuit s’éternisait. Je refaisais la soirée Far West à l’envers. Comment avais-je pu atterrir dans Suzanne ? Elle souffla un instant, sa tension redescendait. Mon téléphone vibra sur le bureau. Daryna contre-attaquait. Suzanne releva la tête, les yeux injectés de sang. Elle reprend mon coton par les épaules. Elle était galvanisée du désespoir ! Les luttes sont vaines contre un animal blessé. Je recule en glissant pour la calmer. Je vois pas du tout le truc arriver ! Les talons de mes claquettes Patrick noires se coincent dans le profilé de la première marche. Je bascule, je glisse en arrière ! Suzanne colle à ma chute.

Nos corps ont rebondi dans l’escalier. Ma tête toucha chaque marche. Mon dos s’est écrasé dans un bruit sec. Ma nuque a suivi dans un brutal craquement. Je gisais sur le seuil, je pouvais plus bouger... J’avais du sang qui coulait sur les yeux, de la bave qui coulait sur la joue, ma mâchoire était paralysée. Entre mes gémissements, Suzanne a arrêté de beugler. Notre apôtre s’est relevé calmement comme si de rien n’était. Ses yeux étaient exorbités. Elle me défigurait. Sur la pointe des pieds, en marche-arrière, comme un funambule, elle remonta les dix-sept marches. Je l’entendais traverser le salon. Elle prit soin de reprendre sa veste et de redescendre en silence. Elle prit la fuite dans la nuit. L’heure du Jugement était là. J’ai inspiré profondément, et j’ai ouvert les yeux très grands. Il fallait profiter du temps, et du plafonnier du couloir. Un truc moyen qu’on met dans une maison moyenne. Sur une planète médiocre pour des personnes quelconques.